Elle nous a appelés un mardi, il était déjà tard, et le téléphone nous a réveillés. J’ai râlé d’abord et mis un certain temps à me lever, alors que Simone se demandait avec angoisse qui ça pouvait être, à une heure pareille: à moitié endormi, j’ai décroché, en me doutant bien que ce coup de fil ne pouvait pas être celui d’un voisin ou d’un ami ou d’un emmerdeur quelconque. Il a résonné longtemps dans le vide avant que j’arrive jusqu’au combiné, et je sortais d’un sommeil lourd comme de la poix. L’angoisse m’étreignait l’estomac. J’ai reconnu sa voix tout de suite, malgré dix ans de silence. Sa petite voix un peu aigre, qui avait mûri pendant ce temps, et sonnait plus grave, timide, au bout du fil. Malgré dix ans d’attente, à espérer un « papa ? » craintif dès que le téléphone sonnait d’abord, puis parfois, lancinante, de plus en plus faible et diluée dans notre quotidien, l’espérance de cette voix de tête. J’ai laissé parler un moment avant de répondre, le temps de me trouver une contenance, une sorte d’assurance. Elle s’excusait de déranger, me disait qu’elle devait passer dans le coin dans quelques jours et si je voulais bien qu’on se voie… Ce n’était pas une voix coupable et repentante, non, plutôt ferme, de parler comme si on s’était quittés la veille, et j’entendais dans ses silences l’aspiration de la cigarette de l’autre côté du fil : elle puisait toute son assurance dans les bouffées qui ponctuaient la conversation. Elle avait dû chercher le numéro dans l’annuaire, parce que nous avions déménagé plusieurs fois depuis sa dernière visite. La dernière fois, c’était une adolescente dans toute sa splendeur, elle était particulièrement chiante et tout aussi bavarde que les années précédentes, mais faisait la gueule dès qu’on essayait de donner un point de vue différent du sien, se drapant dans sa toute nouvelle science pour nous regarder avec mépris, passant ses journées à lire sans se donner la peine de s’intéresser à nous ; et on ne pouvait pas émettre le début d’un vague reproche sans qu’elle se cabre. Pas à prendre avec des pincettes. Elle s’isolait avec Simone à chaque occasion pour essayer de la dresser contre moi, et montrait à peu près autant d’humour qu’un régiment de CRS dès qu’on abordait le sujet de sa mère, même pour plaisanter. Ses lettres, en réponse à nos missives remplies de tendresse et d’inquiétudes, étaient franchement hostiles, méchantes même. Je ne sais plus très bien ce qui s’était passé : un mot maladroit qui avait pris des proportions dramatiques, un peu de bourrage de crâne de sa mère, et beaucoup d’arrogance de son côté-et peut-être aussi de souffrance, que nous n’avions pas comprise alors. Nous étions tellement occupés à nous justifier aux yeux d’une adolescente acariâtre, que nous n’avons pas vu, pas entendu, ses appels désespérés, et toute sa hargne nous a pété à la figure. Dix ans sans nouvelles pour un prétexte aussi futile, je l’avais mauvaise, mais en entendant cette petite voix je ne voulais plus penser qu’au pardon. On est trop seul quand on vieillit ici, sans ses enfants, dans la montagne brumeuse. Parfois, il est noble de se dresser au-dessus de ses rancoeurs personnelles pour accorder un peu d’indulgence aux autres, et à soi-même.

J’ai accepté de la revoir, et je lui propose de venir à la station-service du C., où elle loge chez des amis, et que je connais bien puisque Simone y a travaillé. Je l’emmenais le matin, venais la chercher le soir, et parfois même nous déjeunions ensemble pendant sa pause à la cafétéria. C’est un endroit assez insignifiant pour des retrouvailles que j’appréhende. J’aime bien ce no man’s land criard, propret, parfaitement affreux mais entouré de montagnes et de ciels profonds. Il y passe l’été des touristes, mais en cette saison ce sont surtout les routiers qui s’y arrêtent et donnent un peu d’humanité aux murs étincelants, au carrelage glissant, à la cafétéria vide où l’on sert des sandwichs en plastique. J’aimais bien y retrouver ma femme fatiguée de vendre des produits industriels à des touristes en mal d’exotisme, et nous nous ménagions dans cette bulle d’hygiène et de musique lénifiante un peu d’intimité et de vide à deux. Nous discutons longuement avant le rendez-vous : elle ne viendra pas, car elle ne se sent plus assez vaillante pour lutter et les retrouvailles sans doute tumultueuses la laissent d’avance désemparée et impuissante. Elle n’ a plus le courage. Petite, la petite venait passer quelques semaines de vacances à la maison et il fallait la sortir, la distraire, supporter sans ciller la comparaison avec son admirable mère, et céder à ses caprices, toujours plus coûteux et désinvoltes : de nouvelles espadrilles, des livres, des boucles d’oreilles en or pour son anniversaire, des promenades par-ci, des baignades à n’en plus finir… On se caillait en s’emmerdant comme des rats morts, Simone se sentait obligée de jouer les GO dynamiques et souriants, et il fallait encore profiter pleinement de ces rares jours de présence de la Princesse pour ne pas passer les longs mois d’hiver à les regretter. Une fois, Simone en a eu tellement par-dessus la tête des exigences de Mademoiselle qu’elle a pris la voiture pour partir. Il a fallu qu’on aille la chercher avec le fourgon, que la petite s’excuse et promette d’être moins insolente ; et encore, ce n’était qu’un début. Simone n’a jamais voulu s’imposer, n’a jamais critiqué sa mère, ni le moindre des principes éducatifs qu’on lui assénait, alors que la gamine s’en plaignait auprès de nous à longueur de temps, et la mettait en position franchement gênante. J’imagine qu’elle cassait autant de sucre sur notre dos dès qu’on l’avait déposée chez elle.

 J’appréhende tellement ces retrouvailles que je ne ressasse depuis trois jours que les pires moments. Elle a dû changer ; je me rends compte que je ne sais même pas si elle a un travail, si elle est mariée, si elle a des enfants même. J’aimerais bien voir s’ils ont pris un peu de mes traits, malgré tout. Elle m’a privé de dix années de paternité, et je lui en veux terriblement : je me suis senti tellement seul, tellement coupable, tellement mauvais, que je ne suis pas sûr de ne pas tout gâcher, encore, par des reproches ; après tout ce qu’on a fait pour elle, et le peu qu’on a reçu de sa part…. Il va falloir que je tienne ma langue et que je garde que le plaisir de la retrouver. Dès sa naissance, sa mère m’avait relégué au second rôle, et m’avait fait comprendre que c’était sa fille ; elle savait, elle, s’y prendre, n’avait pas splendidement raté quatre éducations coup sur coup juste avant, et je n’ai pas lutté. Peut-être aussi par paresse, ou par résignation : Amélie avait forcément raison, et les conflits avec elle étaient trop épuisants, je finissais trop humilié et persuadé de ma nullité pour lui disputer la chair de sa chair. Et puis à quoi bon ? Elle avait d’ailleurs bien réussi, aux dernières nouvelles : avant ses dix-huit ou vint ans, la gamine était brillante, polie, serviable, bien élevée en somme. Elle faisait du piano et de la danse classique, lisait Duras à quatorze ans, et se tenait plutôt bien en société, même si depuis quelques années je la trouvais un peu méprisante, un peu collet-monté et ironique : sa mère, en plus jeune. Je ne sais pas à quoi m’attendre en venant là, et j’espère trouver l’autre, celle avec qui j’aimais jouer aux devinettes en voiture et faire des courses en vélo le long des routes de campagne. Celle qui a appelé son vieux père et s’intéresse au sort d’un bouseux sans éclat. Mes douleurs d’estomac depuis trois jours ne me quittent plus, malgré tous les médicaments que me prépare Simone. Autant en finir.

La campagne de novembre est encore très belle : le brouillard épais du matin s’est dissipé vers midi, laissant les rochers et les arbres surgir dans une grande lumière, sous un soleil éclatant, prêt à laver toutes les ombres du paysage laissées par l’humidité latente. Alors que le soir de nouveau tombe en nappes de brume, le soleil couchant illumine encore l’ouest vers où je roule. Je suis nerveux, plein d’espoir et d’inquiétude, et me retrouve petit garçon à ne pas trop savoir comment me tenir. Elle va me trouver bien amoindri, avec quinze kilos en moins, et ces cheveux blancs qui ont recouvert ma tête et ma moustache. J’ai l’air d’un petit vieux. Et puis si elle a fait de grandes études, elle va se rendre compte que je ne sais pas grand-chose, et me trouver un peu con aussi. En fait, je me rends compte que ce n’est pas elle que j’ai peur de revoir, mais le fantôme de sa mère, m’accablant de mes très grandes fautes, de mes incapacités sans nombre, de mes lâchetés et de mon ignorance crasse. Je ne suis pas du même milieu, et je me sens profondément ridicule, parce que malgré tout je voudrais que cette gamine qui a tant compté pour moi se rende compte que je ne suis pas seulement ce crétin haïssable que sa mère lui a dépeint, mais un type bien, aussi. Et qu’il y a quelque chose d’humiliant à attendre cette reconnaissance de sa propre fille.

Quand j’arrive, je vois une silhouette menue devant l’entrée, et ça ne manque pas : sa mère, trente ans plus tôt.  Je cache un mouvement de recul, allume une cigarette et avance en feignant l’assurance, comme j’ai toujours fait pour me cacher ma peur et impressionner les vrais dangereux : ça crée toujours son effet, un petit teigneux intrépide qui n’a pas peur devant des mecs dix fois plus balaises. Enfin, le mec balaise, en l’occurrence, c’est ma petite fille, qui me sourit timidement en éteignant sa cigarette, et qui a l’air bien plus effrayée que moi. Soudain, je retrouve la gamine que je portais sur mes épaules dans les vignes, celle pour qui je racontais des histoires invraisemblables et édifiantes en désherbant le jardin, et qui riait tellement qu’elle devenait comme un coquelicot et n’en finissait pas de rire et de pleurer et de demander encore des histoires, papa. Je la serre dans mes bras, et elle est aussi émue que moi. On reste là, dans le vent qui vient du Causse,  plantés à parler de la pluie et du beau temps, et finalement elle me propose de prendre un café. Je ne peux plus en boire à cause de mes problèmes d’estomac, mais j’accepte un chocolat chaud. Je me sens très petit devant cette grande personne qui boit maintenant du café et me sourit avec timidité. La serveuse a changé, je connaissais bien la précédente, mais elle a pris sa retraire, elle aussi, et c’est une jeune fille au visage bouffé par les piercings, l’air dégoûté d’avoir échoué là, qui la remplace. On ne peut plus fumer nulle part, et avec mes envies de cigarettes dans cet espace nickel, mes considérations sur les serveuses qui ne sont plus ce qu’elles étaient et mon air accablé de peines, j’ai tout l’air d’un vieux con, et ça fait rire ma fille, qui semble très heureuse de me revoir, et me raconte plein de choses sur elle, son mari, et aussi sur sa mère, avec une froideur dans le ton que je n’imaginais guère possible. Tiendrais-je un peu de ma revanche sur la vie ? Je me reproche cette pensée mesquine, et tache de ne voir que cette grande fille qui parle si bien, maintenant, qui semble maîtriser la situation et n’a plus peur de se livrer : elle a un certain courage, ou beaucoup d’impudence, je n’arrive pas à trancher. Elle est toujours aussi bavarde, et son visage s’illumine à mesure qu’elle parle. Moi aussi je plaisante avec elle, et nous n’évoquons surtout pas la brouille, qui nous semble complètement futile pour l’instant. J’essaie à mon tour de lui raconter les dix dernières années de notre vie, mais que dire en quelques mots ? On a déménagé, on s’est installés ici, le paysage, les voisins, les amis, les travaux qui avancent et le jardin, la fermes, les animaux, on a planté des arbres, mais on attend encore l’ouvrier qui doit m’aider pour la plomberie, et je vois bien que ma conversation ne peut pas la passionner, elle s’en fout des travaux de plomberie, mais de quoi veux-tu que je lui parle ? Est-ce qu’elle se souvient des après-midi où elle venait m’aider à poser du lambris ? Déjà, ça ne l’intéressait pas beaucoup, et elle préférait rester avec Simone à dessiner ou regarder des films, quand elle ne restait pas des journées entières à plat ventre sur son lit à lire tout ce qu’elle trouvait dans la bibliothèque. Je ne sais pas lui raconter notre quotidien, ses drames et ses éblouissements : la semaine dernière, nous sommes allés en ville, au cinéma, et ça faisait vingt ans que nous ne nous étions pas offert ce loisir, parce que nous vivions trop loin d’un cinéma. C’était chouette, comme dit ma Simone. J’aimerais qu’elle puisse encore comprendre mon inquiétude maternelle à la naissance d’un nouvel agneau, la fatigue et le bonheur mêlé quand on se lève le matin dans notre maison faite de nos mains, même si tout n’est pas terminé, que je pars dès l’aube sortir les bêtes en allumant ma première cigarette. Ou bien ces moments avec Simone où l’on s’endort devant une série policière après manger, tranquilles ensemble sur nos éternels fauteuils de velours qu’elle a toujours connus.  Si elle pouvait comprendre que tous mes rêves d’un autre monde, plus juste et plus libre, nous le fabriquons ensemble, elle et moi, jour après jour, dans cette confiance inaltérable l’un dans l’autre, au lieu de noter dans un calepin sous son front pur toutes les incohérences de mon parcours chaotiques, pour trouver, victorieuse, la faille.  Mais je lui suppose là des intentions dont elle ne montre rien, finalement. Elle me pose des questions comme jadis, avant d’arriver à la maison, sur tout ce qui l’y attendait : les brebis, le dindon, la mare, les livres, ce que je pense des dernières affaires politiques en cours. Ça ne se passe pas si mal. J’ai beaucoup erré avant de rencontrer Simone, qui depuis vingt-cinq ans maintenant, m’accompagne, qui sait se lancer avec moi dans des projets peu raisonnables et tenir le cap quand nous nous disputons ou quand nous échouons lamentablement : c’est la vie avec elle qui donne sens à tout le reste, ce que nous avons su construire ensemble, ce bonheur simple mais vrai, cette capacité à lever l’ancre quand la  tempête est trop forte pour nous installer ailleurs. Je parle de notre petite existence humble et je ne pense qu’à elle, à la folie des grandeurs qui nous a permis d’atteindre un tel bonheur, pour me donner du courage contre ce regard qui n’en finit pas de demander des comptes. L’ai-je assez aimée ? Est-ce que j’ai joué mon rôle de père ? Est-ce que je l’aime encore ? Je n’ai jamais cessé de penser à elle, tous les jours, depuis sa naissance, mais au fond, est-ce que ça lui a suffi ? Je la sens si fragile malgré l’assurance et le calme qu’elle affiche, ses menottes que j’ai serrées si longtemps dans mes grosses paluches tremblent un peu, et je ne sais comment lui montrer que moi aussi, je regrette le temps perdu. Qu’on me reproche des actes d’une vie antérieure, je le comprends, mais qu’est-ce que je peux y faire, si je me suis beaucoup trompé avant de rencontrer Simone qui est la première à me voir comme un homme et un compagnon fiable, alors que j’ai été un fétu de paille balloté par des courants contraires pendant si longtemps avant elle ? Qu’est-ce que j’y peux s’il m’a fallu presque cinquante ans avant de devenir un homme réellement capable d’amour ? Je ne peux pas encore lui dire tout cela, je me contente de râler sur le chocolat dégueulasse, sur l’endroit un peu sinistre, sur la politique de la droite. Elle m’écoute, c’est ce qui compte.

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Edward Hopper, Chop Suey

 

De toute façon, elle ne me reproche rien. Je demande des nouvelles de sa mère, et d’abord son visage se ferme, ensuite fuse une méchanceté tellement drôle et inattendue que je ris aussi. Nous finissons par parler d’elle, elle me raconte des choses que je ne devinais même pas, et une fois encore je mesure la distance qui nous sépare : je n’ai vu de son enfance qu’une petite partie de ce qu’elle vivait, je ne rattraperai jamais ce temps perdu pour cause de mauvaise pioche, et au bout de dix ans d’absence radicale, même si un lien ténu tend à  nous réunir à nouveau dans les silences entre les phrases, il y a des zones d’ombres chez elle dont j’entrevois à peine les contours. Elle a perdu cette arrogance de jeune fille qui m’exaspérait tant jadis, cette morgue de bonne élève insolente ; mais quand elle ne parle pas, je la devine plongée dans des réflexions critiques où je n’ai vraiment pas de place : elle ne les partage pas. C’était une enfant confiante et entière, jusqu’au caprice, à l’impulsivité, à la colère la plus noire ; mais en se défaisant de ces défauts de petite fille, elle a acquis une distance pudique aux êtres les plus proches. Si tant est que son père soit pour elle un être proche, ce dont je ne suis pas du tout certain malgré la chaleur de ses sourires et de ses propos affectueux. C’est une banalité, mais on est à la fois proches et lointains, comme des nuages dans un ciel d’automne dont on ne sait jamais où le vent les portera, à se défaire ou se confondre.

Nous sortons fumer une cigarette, dans le vent glacial qui s’est levé. J’ai froid, j’ai envie de rentrer, je pense que Simone a dû aller toute seule fermer les poules alors qu’elle a peur du gros dindon, de nuit en plus, et j’aimerais bien être près d’elle. On parle encore un peu. Ses doutes, soudain, trouent l’opacité de la nuit, alors qu’elle avait l’air si réservée et assurée à l’intérieur de la cafétéria. Je ne sais plus qui est cette jeune femme à côté de moi, tout à l’heure un peu coquette, maintenant confiante comme une enfant de dix ans qui raconte un gros chagrin à son papa, et je la remercie de me demander ainsi de la rassurer, mais je me rends compte que je n’ai plus vraiment envie de le faire. Elle se demande si elle réussira un jour à avoir des enfants, et surtout à les élever, et je me sens si éloigné de ces questions qu’on n’en finit jamais tout à fait de résoudre, j’ai pris tant de distance avec le problème de la parentalité à mesure qu’ils devenaient tous adultes et me quittaient, que je ne sais que lui répondre. Nous fumons ensemble en regardant la nuit.

Je dois partir, je la ramène chez ses amis, qui habitent le village. Je découvre alors –elle s’était bien gardée de me le dire- que ce sont les enfants d’amis de sa mère, que j’ai bien connus, et que je suis content de n’avoir pas revus. On n’a vraiment plus rien à se dire. Je fais passer le bonjour, pour ne pas passer pour le marginal un peu asocial que ces gens-là ont toujours vu en moi, du haut de leurs longues études, jugeant du monde et des autres d’après des livres. Je suis déçue que ma fille soit restée si liée avec eux qu’elle y passe un week-end, et en même temps elle a bien le droit de vivre sa vie, après tout. C’est ridicule, de penser qu’elle me doit quoi que ce soit d’une jeune femme que je n’ai pas vue depuis tant d’années. Elle n’a jamais été à moi, au fond, mais j’ai plaisir à la revoir. Peut-être qu’il vaut mieux ne pas se trouver ensemble trop longtemps pour éviter d’autres déceptions, je suis profondément heureux d’avoir retrouvé ma petite fille, pour une heure ou deux, et je n’ai pas le courage de me rendre compte que nous n’avons en partage que l’amour de la nuit et des voyages solitaires.

Nous nous reverrons bientôt. Je la serre encore, une dernière fois, dans mes bras, je la trouve bien frêle, elle sent bon, et c’est fini. Je me sens encore plus vieux en la voyant prestement descendre vers de la voiture et s’engager à pas vifs dans l’allée du jardin. Il fait nuire noire, je veux rentrer chez moi.