J’ai commencé ce blog il y a bientôt trois ans, la veille de la naissance de ma fille (ce que je n’imaginais pas, en écrivant un premier article sur Longue sécheresse). C’était alors une première manière pour moi de retrouver l’écriture, à travers une voix qui n’était ni celle de la critique universitaire, à la troisième personne de l’objectivité critique, ni celle des mièvreries journalistiques à la première personne de l’intime. J’aimais cette perspective, la mienne, qui épousait mon rapport aux livres : actualiser des lectures, œuvres récentes ou vieilleries retrouvées dans les fonds de tiroir, en cherchant ce qui, en les lisant à un instant T de ma vie et de mon parcours, avait pu m’atteindre, me donner matière à penser, m’appeler à voir d’une manière légèrement différente le réel. Je trouvais intéressant ce va-et-vient entre la critique, l’analyse menée avec une certaine finesse, et la sensibilité personnelle, les questions que me posait un livre, les parallèles que m’évoquait sa lecture avec d’autres lectures. Je n’avais là aucune prétention universitaire, et cette distance par rapport aux codes de l’article sérieux, bien documenté, prudent, me laissait une grande liberté. Car la troisième grande ressource que me permettait la publication ici même des articles, c’était l’espoir d’un véritable dialogue autour des œuvres dont je parlais. Justement parce que j’avais des opinions personnelles, et ne prétendais pas être spécialiste de quelque domaine que ce soit, j’espérais que mes avis en inspireraient d’autres, qu’à mes interprétations s’en grefferaient d’autres, qu’à mes prises de position répondraient d’autres points de vue.

Rien de tout cela n’a eu lieu. Je n’ai fait que pérorer dans le vide, méprisée par les gens sérieux parce que mes articles ne l’étaient pas assez, et peu lue des autres parce qu’ils étaient trop longs, trop pointus parfois, et profondément chiants. Ça ne correspondait pas au format de lecture sur écran : les phrases longues et trop complexes, les articles sans sous-titres, les énormes masses de textes, les notes et parfois les liens, les considérations absconses sur la littérature, la masse de titre d’œuvres que nul n’avait lues, tout cela a contribué à faire de ces articles un salmigondis prétentieux et rebutant. En dépit des remarques qui le soulignaient, j’ai persévéré pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, parce qu’il était hors de question de trancher entre les genres de la critique légère, genre « j’ai pas aimé parce que c’est compliqué mais les personnages quand même ils sont attachants », la critique plus approfondie, et l’engagement personnel. Et que ce positionnement, au diable le manque de modestie, était aussi celui de mon style : ampoulé, faussement rhétorique, marqué par des effets de chute. La syntaxe est aussi empreinte de sens que ce qu’on dit des livres. Ma syntaxe à moi est tour à tour lyrique et ironique, complexe et cassante, tout sauf fluide, parce que j’ai un rapport compliqué aux choses, parce que ma conversation est comme ça, parce que je fais ce que je veux des phrases tant que je respecte les règles de la grammaire. Et qu’on vienne pas me faire chier sur le sujet, parce que si une chose m’insupporte en la matière, c’est bien cette espèce de transparence du vide qu’on essaye de faire passer pour vertu, cette manière qu’a eu la com’ de réduire la pensée complexe au slogan, à l’inarticulé, à la vanité complète. J’écris comme je pense (mais je n’écris pas comme je parle, du moins pas tout à fait), j’essaie de clarifier ma pensée sans que les nuances y perdent de sens, et cette tentative demande de la part du lecteur une attention soutenue. Dès le début de cette expérience, j’en demandais énormément au lecteur, comme j’en exige de mes élèves : vous êtes avec moi et vous suivez, mobilisant toute votre énergie pour ce faire, m’arrêtant dès que vous perdez pied, ou bien vous partez. S’il n’y a pas dialogue authentique, si vous êtes en position passive, ça ne vous apportera que dalle.

Le résultat a été à la mesure de mes exigences : la plupart des lecteurs occasionnels sont partis.

Peu à peu, cependant, le blog m’a permis d’écrire autre chose que des chroniques de lectrice : je suis passée de la réflexion sur les livres à l’écriture de fiction, souvent parce que c’était une lecture qui avait suscité l’envie d’écrire sur un autre mode que celui de la « critique », avec toutes les ambiguïtés que ce terme comporte. Là encore, en livrant directement mes nouvelles à des lecteurs, je ne publiais pas des œuvres achevées, je postais de la « matière brute » pour avoir des avis, exigeant toujours du lecteur le même engagement que je donnais ; erreur fatale. Ces nouvelles n’ont jamais été autre chose que des expériences, des propositions d’écriture. Après des années de silence, j’avais un besoin profond de confronter mes productions à des avis extérieurs, de savoir ce qui était bon et tout ce qu’il fallait jeter, parce que loin de la réserve prudente de la critique, j’avançais en terrain glissant avec la fiction, me posais des questions existentielles qui cherchaient d’autres points de vue. En somme, ces écrits étaient la matière d’un dialogue qui n’a existé qu’avec fort peu d’amis, que je remercie pour leur aide, leur soutien, la franchise de leur point de vue. Emma tout particulièrement, pour qui j’écris parce que je sais que tu me lis de tout ton cœur, de toute ton intelligence.

Là encore, ce qui m’intéressait dans cette démarche, c’était de réfléchir aux rapports entre lecture et écriture, entre la vie et la fiction, à la nature de la fiction, à ses ambiguïtés. J’aimais enfin l’idée d’écrire le contraire d’un produit fini : des essais, des « travaux en cours », requérant d’autres avis que le mien, comme sur un chantier un maçon ne fait pas seul tout l’ouvrage. Construire à plusieurs, comme au théâtre où une mise en scène ne se fait que par la contribution de toute une équipe sous l’égide d’un metteur en scène, ç’aurait pu être un acte « politique », au fond, d’écriture ; encore eût-il fallu que d’autres aient envie de tenter l’expérience avec moi, et je n’ai guère su en faire partager l’envie. Contre cette fichue manie du perfectionnisme, aussi, et de l’objet marchand bien emballé, je voulais résister naïvement par mes articules et nouvelles bourrées de fautes d’étourderie, mes problèmes techniques et existentiels, mes reprises obsessionnelles sur un même thème, mes erreurs avouées des mois plus tard. J’aurais beaucoup aimé que ça marche, parce que l’idée était vraiment belle : contre le produit marchand, l’essai gratuit, mal fichu et parfois lumineux ; ça m’aurait bien plu. J’aime l’imperfection, la tentative plus que la réussite, la loose complète plutôt que l’étourdissante réussite. Niveau loose, je crois que j’ai réussi, finalement.

Encore une fois, l’échec est patent du point de vue de ce que j’en attendais: peu ou pas de lecteurs, jamais de commentaires, au mieux quelques « like » que je comptabilise avec angoisse, des heures à me demander pourquoi ça ne « marche » pas, à harceler mon entourage pour savoir ce qu’on pense de telle ou telle nouvelle. Mais mon entourage n’est ni critique littéraire, ni éditeur, ni « le public » abstrait, qui se moque bien de guérir ma vanité blessée, et je ne peux continuer à espérer tant des autres. Il est extrêmement douloureux, au bout de quasi trois ans, de faire le constat d’un tel échec ; et peut-être est-il révélateur d’un échec plus grave encore, celui de mon incapacité à devenir un jour écrivain.

Je n’arrêterai pas pour autant d’écrire. Mais je me replie sur un travail solitaire, sans avis extérieurs et sans échanges. Je vais continuer à faire des choix, thématiques, stylistiques, énonciatifs, parfaitement discutables. Mais il n’y a guère eu de discussion, au fond. Je ne peux faire qu’une chose : continuer à chercher toute seule. Avec mon propre jugement comme boussole, ce qui me semble aussi absurde qu’inévitable. Aucun lecteur n’est là pour donner son avis à l’auteur sur ce qu’il écrit, semble-t-il. C’est à l’auteur d’être l’autorité en la matière (et à l’éditeur de l’en investir), au lecteur de se prosterner. Ça m’emmerde profondément, comme tout rapport d’autorité, et j’aurais vraiment aimé faire autrement. Mais en la matière, il me semble difficile d’imposer aux autres de « participer » à un dialogue d’écriture, si ce concept existe, alors que ma nature autoritaire et tyrannique revient à longueur de lignes, pas même masquée. J’ai raison et je voudrais que vous le reconnaissiez, en somme : arrêtons là cette mascarade.

Avant de poser enfin le point final à ces années de discours verbeux, je remercie profondément les lecteurs, peu nombreux et souvent trop silencieux, qui ont lu jusqu’au bout certains articles, certaines nouvelles. Je remercie tout particulièrement ceux qui m’ont aidée et encouragée, qui m’ont fourni des idées, qui m’ont dit avoir envie de lire la suite, qui m’ont reparlé de ce que j’avais fait. Je ne sais pas faire grand-chose sans reconnaissance. Ces lecteurs-là ne peuvent imaginer combien leurs mots furent utiles.