.« Il n’en est pas question. Pour une fois que nous avons l’occasion de sortir, profitons-en. Tu n’as pas à me dicter ma conduite. » Après la honte que vous venez d’essuyer, et alors que les regards amusés se retournent encore sur vous, vous vous dites que l’occasion est favorable à une revanche.

« Mais enfin, tu te rends compte que si je n’étais pas intervenu, tu aurais fini par partir avec ce type !

- Mais quelle idée ! tu vois le mal partout. On s’amusait, c’est tout, ça ne prête pas à conséquence. Tu es d’une jalousie maladive.

- Tu me reproches, à moi, ma jalousie, alors que tu fais tout pour l’exciter ? que tu te comportes comme la dernière des traînées sous mes yeux ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre…

- Enfin, Philippe, c’est dingue, d’être possessif à ce point… Tu devrais vraiment te faire soigner…. » Cette dernière phrase sera assénée avec une distance empreinte de compassion, et accompagnée d’une main sur l’épaule du mari, que vous enfoncez jusqu’à six pieds sous terre en montant très légèrement le volume de votre sentence à la vue à quelques centimètres de vous de son collègue de travail –et concurrent direct- sous prétexte de la sono assourdissante. Il faut crier, sinon on ne s’entend pas.

Blêmissant sous l’humiliation, votre mari serre les dents, les poings ou ce qu’il vous plaira pendant que vous assumez votre impudence en avalant cul sec un autre verre, un gizz tonic cette fois. Histoire de reprendre du courage et de vous venger de l’humiliation subie quand le mâle dominateur qui vous sert de mari a eu l’affront de venir vous réclamer comme son bien en vous faisant basculer des sommets de plaisir et de vanité où vous étiez perchée, comme une poule sur un tas de fumier, diront des esprits persifleurs. Bref.

Mais le triomphe est de courte durée, car le collègue-rival-collaborateur susdit se tourne vers vous, et dans un élan de complicité masculine typique du genre dominant, vous demande si vous ne vous êtes pas fait mal pendant la chute, rappelant que chacun a pu profiter pleinement de votre ridicule mésaventure.

« Pas du tout. D’ailleurs, j’ai encore envie de danser, lui affirmez-vous en lui lançant une œillade qui n’échappe pas à votre mari.

-Volontiers, plus tard », répond-il en montrant son assiette pleine de petits fours, prétexte commode pour renforcer votre humiliation, votre échec lamentable et votre défaite honteuse. Votre mari émet un gloussement.

Si la terre pouvait s’ouvrir d’un coup sous vos pieds, c’est avec délectation que vous y entreriez (si une telle option vous séduit, en voici une suite possible : la terre s’ouvre, vous y entrez, et vous pouvez ensuite poursuivre l’histoire en prenant un raccourci vers cette issue : on vous parle.docx). Comme c’est tout de même assez peu vraisemblable, même dans l’infini rêverie sur les univers possibles, vous vous contentez de regarder le sol avec assurance en ravalant les rougeurs sur votre visage.

Finalement, alors que vous dites à votre mari que tout compte fait, on s’ennuie à mourir dans cette soirée de vieux cons, et que vous seriez mieux au lit avec une tisane, vous le voyez commencer à son tour à se trémousser et à suivre des yeux une superbe brune pulpeuse à souhait.

« Je suis crevée… Et dire que demain il va falloir se lever à sept heures pour s’occuper des enfants ! soupirez-vous.

-Demain est un autre jour ! s’exclame-t-il, ayant retrouvé sa jovialité replète d’heureux imbécile. »

Il ne cèdera pas à vos instances, ni à votre air maussade, ni à une quelconque pitié pour la migraineuse que vous êtes et qui menace d’entrer dans une nouvelle crise. Au contraire, le fourbe se détache de votre bras qu’il maintenait fermement sous le sien un instant auparavant, et dirige ses pas dans l’empreinte laissée par la pulpeuse brunette, dont vous moquiez ensemble en début de soirée la conversation de dinde et l’affectation. Trahison.

Il ne vous reste plus qu’à ressasser votre aigreur jusqu’au moment où la fatigue vous rendra le quotidien et vous permettra, enfin, d’oublier votre soirée au creux d’un lit dont il faudra demain, penser à changer les draps. En attendant, vous tentez de faire oublier votre présence et les dentelles de vos dessous en vous enfonçant mollement dans un canapé en cuir, au fond du salon. Peut-être, qui sait, qu’un nouvel arrivant beau et séduisant, qui n’aurait pas assisté à votre déconfiture, viendra vous y rejoindre, même s’il est plus probable que vous devrez sourire en femme du monde à tous abrutis qui passeront et ne manqueront pas de regarder si vous parvenez à garder la tête haute pendant que votre mari, malgré sa chemise bleu clair ridicule et son air stupide, tripotera les protubérances de la pimbêche brune en vous rappelant que ce n’est que pour s’amuser.

Tout aurait pu effectivement se passer de la sorte, si votre couard de mari n’était pas venu vous voir, une fois que la pulpeuse grue lui eût signifié que d’horizons plus enthousiasmants l’attendaient à côté de la piscine, cherchant à se redonner une contenance après cette vengeance ratée – sans doute pas assez froide.

« Tu fais la tête, ma chérie ? a-t-il l’impudence de demander, un sourire niais aux lèvres.

-Pas du tout, qu’est-ce qui te fait dire ça ? minaudez-vous d’un ton sinistre.

Il insiste.

-Mais qu’est-ce qui ne va pas ? c’est à cause de tout à l’heure ?

Va-t-il la fermer ? Silence hostile de votre part.

-Ou bien tu m’en veux d’avoir dansé avec Lauriane ? Elle est super sympa, c’est une collègue de Patrick !

Mais que veut-il que ça vous fasse qu’elle travaille avec Patrick, un autre imbécile ronronnant (ne serait-ce pas avec lui que vous dansiez tout à l’heure, d’ailleurs ?) ? Qu’importent Patrick, Lauriane, et tous ces abrutis abreuvés de mauvais vins hors de prix et d’auto-satisfaction ? Alors que vous vous cramponnez à votre silence, éclate de votre gorge un cri que vous n’attendiez pas vous-même.

« Mais tu vas la fermer, oui ? tu vas arrêter de dire des conneries cinq minutes ! »

Il est estomaqué. Et se demande si les autres invités assistent encore à ce nouveau scandale provoqué par vous, sa chère et tendre, décidément insortable. Comme il se trouve toujours des oreilles pour se réjouir du malheur des autres, il vous fait signe de vous taire avant même de vous répondre, et vous le trouvez vraiment, vraiment minable, ce type que vous avez épousé.

Et sa gifle vous laisse stupéfaite.