La question ne se pose plus. Le temps d’une hésitation, d’un regard à la cantonade, guettant un geste, un regard qui vous rendraient votre pleine et entière conscience, comme un miroir tranchant pour vous rappeler où vous êtes, ce que vous vous devez, déjà il est trop tard : la jupe est relevée, la musique vous a collés inextricablement l’un à l’autre, vous levez une jambe et il vous pénètre, en rythme, une deux, une deux trois quatre, une deux, une deux trois quatre, vous gémissez, fermez les yeux, ne voyez plus autour de vous la foule qui à son tour se serre se cherche des mains s’agrippe au bord de l’extase fronts moites yeux brillants ça sent la sueur et le sexe, certains se couchent, d’autres s’éloignent de quelques mètres ou glissent sur les canapés. Quand vous ouvrez de nouveau les yeux, c’est votre propre cri qui vous a ramenée parmi la foule : alors que vous allez atteindre en haut de ce podium, avec cet inconnu chaud et vigoureux, l’orgasme, il porte Farenheit et vous lui mordillez l’oreille en criant dans un autre orifice s’insère par surprise quelque chose de dur et familier. Vous tournez la tête pour apercevoir votre mari qui s’est collé à vous et vous prend par derrière, menaçant dans sa vigueur nouvelle tout l’équilibre de ces corps haletant à deux mètres du sol, alors que tout tangue, que tout s’affaisse et se soulève, élans et épanchements, les doigts fouillent les cheveux les poils les zones tendres et humides de tous ces corps.

Il fallait s’y attendre : à un moment, vous basculez tous trois, et votre chute est à peine amoindrie par l’eau du bassin dans laquelle vous vous retrouvez, un peu dégrisés et dessoudés mais toujours aussi voraces, nageant l’un vers l’autre, l’autre vers l’un dans un trio qui n’en finit pas de vous surprendre. Dans l’eau copulent à vos côté votre hôte et une dame d’âge mûr, que vous trouviez coincée dans sa robe un peu longue en début de soirée, et votre mari à présent s’en prend à l’homme qui vous baisait sauvagement sur le podium il y a un instant seulement. Quant aux deux pintades qui parlaient avec attendrissement de leurs enfants tout à l’heure, elles goûtent à présent avec extase et stupeur à l’amour vache, l’une fouettant l’autre qui lui offre son postérieur à coups de ceinture. Mais qui portait cette ceinture d’homme tout à l’heure ?

Et qu’est-ce que ça peut bien vous faire ? vous êtes immergée dans l’orgie collective, car cette nuit tout est permis, et vous entreprenez, cul nu, car votre jupe est partie avec votre bonnet par-dessus les moulins, le DJ qui fait mine de s’absorber dans la contemplation de ses platines pour ne pas se laisser compromettre par les bacchanales occidentales qu’il réprouve –mais qui lui assurent une vie tout à fait convenable nonobstant- et vous glissez une main audacieuse sur son torse, avant de la faire descendre vers le pantalon. Il se récrie, recule horrifié, et vous laisse pantelante sur la pelouse où l’on ne tardera pas à venir mettre fin à votre solitude. Alors que vous languissez dans l’attente de mains et de sexes secourables, le DJ est pris à bras le corps par le serveur, oubliant les préceptes de leur religion commune, qui l’entraîne dans un coin obscur du jardin, sous un hortensia massif, car dans ce pays les gens ont le droit de faire ce qu’ils veulent, du moment qu’ils ne s’exhibent pas.

Ça vous en fera, des choses à raconter, tout ça.

Quand les corps commencent à se rhabiller, à rassembler des effets épars dans le jardin ou le salon pour couvrir des épaules mordues et grelottantes, que l’un après l’autre les convives passent de la sauvagerie bestiale à la tendresse puis aux convenances, aux « bonsoir madame, au plaisir », et regagnent deux par deux, en couples bien ordonnés de la bourgeoisie catholique expatriée leurs voitures de luxe, vous cherchez ce qu’il reste de votre mari et le sortez gentiment du buisson d’hortensias où il apprenait les rudiments de la sodomie locale, pour lui rappeler que demain vous vous levez à sept heures pour emmener les enfants à l’école.

Toutes les bonnes choses ont une fin.