Vous vous réveillez en nage. Le jour est encore loin, mais vous savez que vous ne pourrez pas vous rendormir. La soirée s’était pourtant bien déroulée, malgré le vin et la musique trop forte, vous aviez passé, dans l’ensemble, un bon moment. beaucoup ri, aussi, en regardant ces quadras fringants et hystériques se trémousser sur une musique de djeuns, en tout cas de votre jeunesse à vous, quinze ans plus tôt, et vous étiez plutôt contente de ne pas vous être trop compromise avec tous ces gens que vous regardiez de haut. Ce n’est pas votre monde, ça ne le sera jamais. D’où sort donc ce rêve ? et où aurait-il pu aboutir si vous ne vous étiez pas réveillée d’un coup, comme si votre conscience vous rappelait à l’ordre du fond du sommeil pour vous empêcher un passage à l’acte dont les traces dans la réalité vous laisseraient honteuse au réveil ? qui était d’ailleurs cet homme sur le podium avec vous, dont vous ne vous rappelez que les baskets et le jean, l’odeur aussi, puissante et virile, comme celle de… Non, ce n’est pas possible.

Le premier appel à la prière vous semble encore plus irréel, à côté de votre mari qui dort, paisible comme un enfant, que cette scène que vous essayez de reconstituer, cherchant à rassembler entre ses bribes éparses la logique du songe. Pourquoi lui ? vous plaît-il ? Et pourquoi cette musique, précisément, dont vous êtes absolument certaine qu’elle n’est pas passée au cours de la soirée chez vos amis ? la dernière fois que vous l’avez entendue, vous deviez avoir dix-sept ans, vous faisiez la fête en Espagne à l’occasion d’un voyage scolaire et vos professeurs n’avaient pas mesuré l’ampleur des risques qu’ils prenaient en vous menant comme un gentil troupeau d’agneaux assister à une petite soirée tranquille entre lycéens. Vous aviez fini à quatre pattes, vomissant tripes et boyaux sur le trottoir devant le lycée qui vous invitait, soutenue d’une voix nasillarde par un bel hidalgo qui s’appellait, croyez-vous, Juan José, ou quelque chose comme ça. Avec qui vous aviez flirté toute la soirée avant de vous écrouler ivre comme une barrique. Mais hier soir, non. Peut-être cette chanson est-elle restée entachée non pas de la souillure des vomissements consécutifs à d’innombrables mojitos, mais à une certaine sensualité, à une sensation juvénile de « tout est permis », loin de chez vous, de vos parents et des contraintes d’une vie lycéenne bien réglée dans votre petite ville de province française. L’irresponsabilité et son délire avaient refait surface hier soir chez les autres, Français riches de l’étranger qui peuvent tout se permettre, pour qui rien ne prête à conséquence, et si vous n’aviez pas participé pleinement à l’effervescence ambiante, une part de vous en avait réclamé l’impérieux besoin en rêve, à travers cette musique et cette sensualité torride, « no limit » comme ils disaient, de la danse corps à corps avec l’inconnu.

L’inconnu en question, vous le croisez tous les jours, il n’a d’inconnu que le nom. Encore faudrait-il savoir ce qu’il vient faire au cœur d’un rêve érotique, si c’est bien de lui qu’il s’agit. Comme vous tachez de reconstituer dans la logique de la partie jour les bribes éparses d’un songe de la partie nuit, son visage n’est peut-être apparu que pour renforcer une impression, sans qu’on puisse désormais vérifier que vous avez réellement fantasmé sur cet homme dans votre rêve authentique. Comme tout cela est particulièrement confus, vous vous levez discrètement et gagnez le bureau où vous attend votre ordinateur, car dans un coin encombré de votre mémoire une théorie sur le discours interprétatif du rêve comme seule voie d’accès à son sens vous perturbe. Y a-t-il une différence entre rêver de quelqu’un et se dire que l’on a rêvé de quelqu’un alors qu’on a probablement rêvé de quelqu’un d’autre ? Voici ce que vous trouvez :

http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Interpr%C3%A9tation_des_r%C3%AAves

Elle en déduit deux choses :

  1. Le phénomène de condensation expliquerait qu’un seul nom (ou du moins une seule personne, dont elle ignore précisément le nom) ne rassemble un certain nombre de personnes, ce qui pourrait expliquer son incertitude au moment de retracer le rêve. Il y aurait comme figure du désir l’homme qu’elle croise quotidiennement en déposant à la crèche sa fille, qu’elle salue à peine en bredouillant un « sbar naur » hésitant, et lui-même ne serait qu’un des visages du désir en général. Dont il s’agit de trouver ce qu’elle lui trouve.
  2. Le principe de libre-association explique que le récit de rêve participe de la démarche psychanalytique puisqu’il s’agit bien de comprendre comment les mots, seul résidu de l’inconscient, en rendent l’écho, à travers certains termes, certains lapsus. Mais finalement, ça n’a rien de très probant pour le cas qui vous occupe, vous le saviez déjà.

Vous revenez à votre rêve, essayant de comprendre ce que la présence de ce que vous avez identifié comment l’homme de la crèche peut surgir ainsi de vos fantasmes les plus obscurs pour se frotter à vous en pleine soirée hype du quartier le plus chic de la ville. Son air impénétrable et obscur, peut-être. Sa virile réserve : il ne vous salue pas, ou à peine, ne connaissant probablement pas votre langue, pas plus que vous ne connaissez la sienne. Ce front mâle, qui vous aurait fait oublier pour une fraction de seconde son ventre rondouillet et son regard de brute épaisse ? et si en lui vous cherchiez le fantasme de la transgression à l’état pur, celle qui fait allègrement sauter les barrières des convenances et de la société, parce qu’il est homme, pauvre et arabe dans un pays que dominent les riches occidentaux ?

Tout à cette découverte, vous regagnez songeuse la chambre, où votre mari ne se doute de rien, perdu qu’il est dans d’autres rêves, peut-être en train de sauter gaillardement la femme de ménage ou d’étrangler son supérieur. Dans une heure, ce sera déjà l’heure de se lever, et d’amener la petite à la crèche.