Engagement et dérision : petit parcours de l'image à la parole.

J’ai déjà évoqué ici plusieurs réflexions personnelles, assez naïves, sur la littérature engagée, et de manière générale sur les rapports entre littérature, documentaire et réel : ce que j’essaie de comprendre, c’est de quelle manière la littérature peut faire œuvre politique sans tourner au roman à thèse plein de nobles sentiments.

Comme cette problématique me travaille, mes lectures, quelque éloignées qu’elles paraissent de la question, permettent d’y revenir par des chemins détournés. Aujourd’hui, j’évoquerai deux d’entre elles, que je trouve particulièrement éclairantes : d’une part, l’essai de Dominique Baqué, théoricienne de l’art et philosophe, intitulé Pour un nouvel art politique, « De l’art contemporain au documentaire », publié en 2004 chez Flammarion. D’autre part, j’essaierai de rendre compte d’un petit roman d’Albert Cossery, La violence et la dérision, publié en 1993 chez Joëlle Losfeld, pour creuser la question du passage du documentaire à la fiction, et les rapports que les deux genres peuvent entretenir avec le politique. Si je m’égare en chemin à travers d’autres œuvres, j’espère que le foisonnement qu’entraîne la réflexion stimulante permise par de si riches ouvrages ne perdra pas mes lecteurs dans le chaos.

baqué

 

La question qui se pose, c’est celle de l’acte politique par l’œuvre d’art, que l’on considèrera ici sous trois angles : les arts plastiques au sens le plus large, le documentaire, le récit de fiction. Si les frontières entre ces genres sont souvent perméables et poreuses, c’est justement le fruit de cette contemporanéité que j’essaie humblement de saisir ici. Ce que j’entends par politique, empruntant son analyse à Dominique Baqué, c’est une forme d’implication dans le monde, ce qui est des plus vagues, une manière de dire l’autre, ce qui est encore plus fumeux, une prise de l’artiste sur le monde pour en dénoncer la misère, donner une voix aux démunis, une tentative de rendre visible ce qui ne l’est guère dans la vie quotidienne des nantis évoluant dans les hautes sphères de la culture bourgeoise. L’auteur de Pour un nouvel art politique explique bien, d’ailleurs, cette difficulté qui tient au public des artistes, en particulier pour l’art contemporain souvent cantonné à quelques riches mécènes et spécialistes, seuls susceptibles de déchiffrer l’œuvre présentée dans des galeries parisiennes ou new-yorkaises, si ce n’est dans des hôtels particuliers. Or si l’art a une visée politique, cette question de la réception est essentielle, et ce n’est pas le moindre de ses paradoxes.

Elle commence par l’évocation des œuvres dites d’entertainement à l’américaine, chargées d’ironie et de provocation, qui ont pour fonction de « réenchanter le réel » ou de le subvertir. Ces œuvres d’art contemporain essentiellement accessible à un petit nombre d’élus susceptibles de les appréhender laisse généralement médusé, par l’inanité de la pensée soi-disant subversive qui le sous-tend, et qui ne fait généralement que renforcer la complicité par la dérision des acteurs de l’hyper-consommation : en subvertissant les codes de la publicité, ses slogans et son imagerie, par exemple, on critique certes la manipulation des masses par ce média tout-puissant, mais l’artiste prend le risque de renforcer la prolifération de ce type de discours, d’autant plus que ses œuvres sont elles-mêmes un produit marchand, qui acquerra un montant et un destin marchand. Le fétichisme des collectionneurs laisse sceptique le public, peu enclin à comprendre certains concepts souvent tellement creux qu’on est tenté de rejouer une blague de potache dans certaines expositions d’art contemporain : plantez-vous devant un extincteur, la chaise d’un gardien ou un panneau « sortie de secours », d’un air pénétré, et vous ne manquerez pas de susciter d’autres stations contemplatives ou médusées devant un objet dont on ne sait plus s’il appartient au monde réel de l’utilitaire dans la salle, ou détourné par l’artiste, tant est parfois ténue la valeur « artistique » de certaines expositions d’art contemporain. Il semblerait, à en lire l’essai de D. Baqué qui n’aborde jamais cette question, que la notion de « beau » soit évacuée au profit d’un certain regard sur le monde, empreint d’ironie ou de petit jeu entre amis éclairés. What a small world…

Le statut de l’objet mérite en effet qu’on s’y attarde. Il semblerait qu’on soit passé à travers lui d’une interrogation critique sur l’infra-ordinaire, de Duchamp et ses pissotières à Perec et les « choses », à l’exhibition acritique de l’intime, du spectacle de le l’inanité, peut-être pour dire que l’art est une construction culturelle, la première fois, mais maintenant ? si ce n’est pour dire la fin de l’art et de ce qu’il a à dire sur le monde… Si l’urinoir de Duchamp peut être vu comme une métaphore dynamisante pour la pensée de la société des « choses », où l’objet accapare toute valeur, ses redites ne font-elles pas le constat de la réification de l’humain, incapable de « faire » de cet objet « quelque chose », de lui « faire dire » autre chose que lui-même ? Une très bonne partie de livre de Baqué s’intéresse au repli sur l’intime, qui existe aussi en littérature à la même époque, des années 60 à 90, en réaction à l’ambition utopique de faire œuvre politique. S’il est profondément intéressant, en sociologie, en anthropologie, dans les sciences sociales en général, de s’occuper du proche, d’interroger le quotidien, de montrer les épaisseurs de sens que l’habitude nous a fait perdre des yeux, cette interrogation ne vaut que si elle permet une communication avec l’autre ( ne serait-ce qu’en nous) et une réelle réflexion sur notre propre société. Or la fascination pour l’objet, l’intime, le quotidien, provocante d’abord, s’est tellement emparée de l’art contemporain qu’elle ne réfère plus qu’à elle-même, et dévoile surtout l’incapacité de sortir de cette intimité balbutiante, inchoative, pour reprendre un terme de Baqué.

A ces œuvres d’art, l’auteur opposera deux tendances : les bonnes intentions à tendance humanitaires, qu’elle trouve fort limitées sur le plan artistique et quelque peu naïves, et les œuvres qui « donnent à penser » en interrogeant profondément la notion sur laquelle elles travaillent, comme l’illustre l’anti-monument du souvenir de Gerz et Shalev- Gerz, qui s’enfonce dans le sol et l’oubli à mesure que l’on inscrit sur sa colonne des noms, des phrases, des dates : disparition qui dit celle des millions de déportés mais aussi la tentative de garder en mémoire le souvenir alors même qu’il se détruit à mesure qu’on le construit.

gerz

http://madamepickwickartblog.com/2011/07/traces-of-wiped-out-existences/: lire en entier l'article consacré à cette oeuvre, en anglais mais fort intéressant!

Certaines œuvres d’art, donc, sont politiques dans la mesure où elles donnent matière à penser, au lieu de ressasser des allusions convenues et sans profondeur ou de se lancer dans des tentatives humanitaires forcément décevantes, car ce n’est pas la vocation première de l’œuvre d’art, semble-t-il, de sauver « directement » le monde, comme semble le constater l’auteur. Elle analyse dans un deuxième temps le genre du documentaire, montrant encore une fois par une démarche analytique ce qui permet de faire sens et de donner matière à la réflexion dans la nouvelle impulsion donnée au genre depuis les trente dernières années.

Une fois encore, Baqué oppose deux tendances : d’un côté, le reportage, avec ses effets de dramatisation, le pathos qu’il met en scène pour émouvoir l’opinion internationale, les « temps forts » et la parfaite maîtrise du propos par un reporter-narrateur dont on a assez dit la manière dont il détourne, manipule et fait  dire ce qu’il veut à des images « chocs » : quelques scandales ont éclaté, comme celui des charniers de Timisoara en 89, qui ont révélé la manière dont l’information pouvait être créée de toutes pièces, et benoîtement avalée par des journalistes en mal d’audimat. De l’autre côté, des documentaires de « temps faibles », sans coupure et sans effet de manche, à la juste distance, comme ceux de Depardon ou Philibert, qui laissent advenir le silence et la parole après des mois ou des années d’immersion dans un milieu, celui des repris de justice ou de la ruralité profonde, celui des prisonniers ou des aliénés. Si leur exigence politique est à peine perceptible, si ce n’est pas le choix de sujets bien éloignés de Capital, plutôt enclins à chercher une vérité chez les exclus et la « misère ordinaire du monde » qu’à « réenchanter le monde » par des reportages lénifiants sur l’industrie du tourisme ou du luxe, la rigueur et le sérieux de leur travail marque le profond respect pour l’autre qui émane de ces images, et de sa parole, sans misérabilisme niais : le narrateur s’efface au profit de celui qu’il tente de saisir, dont il essaie de laisser entrevoir à la caméra une « vérité », parfois empreinte de grâce, dans le dessaisissement du réalisateur : ces instants où une autorité (dans le double sens de l’Auteur et de l’Autorité institutionnelle, celui qui sait et qui décide) s’efface au profit d’une réalité qu’elle ne maîtrise plus. si la subjectivité et la première personne ne sont pas nécessairement absentes de ce genre de documentaires, le réalisateur ne cherche pas tant à montrer une réalité, encore moins à la dénoncer sans pudeur et sans distance pour émouvoir le peuple, mais à laisser s’exprimer sous les yeux du spectateur une vérité qu’on n’a pas l’habitude d’entendre parce que rares sont données les occasions de parler à ces laissés pour compte qu’interroge inlassablement le regard de leurs caméras. Comme certains plasticiens, ces réalisateurs donnent à penser sur le monde, et donnent une existence à des personnes que la société du spectacle construite par la télévision et ses reportages à sensation déréalisent ou caricaturent.

depardon

 

http://www.cahiersducinema.com/Critique-La-Vie-moderne-de-R.html: idem pour cetb article sur La Vie moderne dans Les Cahiers du Cinéma.

Une parenthèse cependant : ces gens-là existent bien dans le paysage médiatique, comme on dit, du moins pour certains d’entre eux. Mais quel traitement ! La télé-réalité s’est emparée de ces misérables auxquels elle a ôté toute dignité : regardez Tellement vrai, poubelle de la télé-réalité, voyeuriste à souhait, dont on se repait tranquillement pour s’assurer qu’on est moins plouc que ces beaufs atrocement ridicules, pathétiques, qui semblent n’avoir pas même conscience du foutage de gueule complet dont ils sont l’objet, si bien aliénés par la gloire de « passer à la télé » qu’ils ne s’indignent pas d’exhiber aux yeux d’une caméra intrusive, répugnante de gnangnantitude et de cruauté leurs vices, leurs manies honteuses, leur ignominie parfois. La "réalité" est complètement scénarisée, fabriquée pour exhiber une humanité décrépite et minable, grotesque, avec laquelle on ne partage rien; parfois, on pleure avec, toutefois, et c'est encore pire...Le reportage ne cherche pas à comprendre, il cherche à rassurer le spectateur sur sa propre « normalité » par le rire de mépris à l’encontre de ces minables qui n’ont pas honte de passer à la télé en habits du dimanche pour parler de leurs problèmes sexuels, de leurs névroses ou de leur manque d’amour.  Ces gens dont donc représentés, voire parfois surreprésentés à la télévision ; mais s’il y a une dimension politique à ce type de reportages, c’est d’engendrer le plus grand mépris pour les pauvres, les marginaux, les « anormaux », en somme. le contraire même de la démarche d’un Depardon, et le contraire de la pensée, tout simplement : rejeter à une forme d’animalité de parc zoologique une portion de l’humanité qui ne suscite pas même la compassion qu’on a à l’ égard des grands singes, si émouvants et si humains derrière leurs barreaux, me semble l’exact contraire de l’acte politique, ou alors c’est d’une toute autre « politique » qu’il s’agit.

 

 

L’ouvrage de Dominique Baqué s’arrête sur une comparaison entre la fictionnalisation d’un fait historique et le documentaire évoquant le même fait : la Shoah, vue par Lanzmann en 85, refusant toute image d’archive, passant plus de quatre heures à scruter des témoignages de survivants pour éviter de donner des images de l’indicible, de l’impensable, et le film hollywoodien à souhait de Spielberg sur le même thème, La Liste de Schindler.  Comme on peut s’y attendre, elle critique le film très grand public, émouvant à souhait, et donc d’un affreux mauvais goût, du réalisateur américain, retraçant le débat qui a opposé les critiques de cinéma autour des deux œuvres : peut-on représenter la Shoah ? si c’est évidemment un sujet particulièrement épineux, car on s’entend à dire depuis le film de Lanzmann en particulier que l’événement historique est irresprésentable et peut-être non appréhendable, la conclusion de Baqué n’est pas équivoque : à l’image, cette théoricienne de la photographie préfère la non-image, pour ne pas dire la parole, tout simplement, comme seule manière d’ancrer l’art dans le réel et d’agir, indirectement, sur elle, ce qui n’est pas sans poser question ; or elle refuse pour les mêmes raisons sans doute d’analyser les vertus politiques de la fiction, sans doute parce que celle-ci repose sur le même principe d’imageination, et qu’elle s’appuie non seulement sur la pensée critique du lecteur, donnant à penser, mais aussi, et c’est plus suspect chez elle, sur sa sensibilité, ses émotions, ses basses facultés en somme. Certes, on peut être saisi par toutes sortes d’émotions en littérature, et pas nécessairement secoué par des torrents de larmes à la lecture d’un récit misérabiliste à souhait. Mais sous peine, une fois encore, de ne faire que bavarder à mots couverts, dans un langage d’initiés ironiques jouant et rejouant des mêmes codes, la littérature en appelle à l’émotion.

C’est dans le petit roman d’Albert Cossery, La violence et la dérision, initialement paru en 1964, que l’on trouvera une réponse intéressante à ces questions. on pourrait en trouver d’autres, plus récents sans doute, mais il fait partie, justement parce qu’il appartient à la fiction et ne prétend pas changer le cours de l’histoire, de ces œuvres intemporelles dont la (re)lecture permet de donner parfois des éclaircissements sur les questions que pose le présent le plus brûlant. Malgré une écriture satirique telle qu’on n’en fait plus, qui donne un charmant petit air désuet au roman, il me semble d’une actualité tremblante, car il donne à penser sur des notions que l’essai de Baqué sous-tendait : le sérieux et le dérisoire d’un côté, sous la plume de l’essayiste, mais aussi l’esprit de sérieux et la dérision libératrice. Disons que si l’on suit le propos de Baqué, très analytique et critique, on a tendance à ne trouver grâce à pas grand-chose, et dans ce « pas grand-chose »,  essentiellement à des documentaires longs et intellectuels (je caricature un peu) dont on parlera à mi-voix devant la photocopieuse d’une salle des professeurs à la fac, mais difficilement en-dehors de ce cénacle (et oui, c’est aux profs normaux, c’est-à-dire à moi si je ne glandouillais pas dans mon bureau, de faire ce travail de passation de témoin). Mais en attendant, il me semble qu’on peut être profond sans esprit de sérieux, faire de la dérision un outil politique sans cynisme, jouir de la grâce du rire léger sans cesser de réfléchir : et ce, grâce à la fiction, qui est un excellent antidote au dogmatisme qui guette parfois un peu Mme Baqué.

Le titre de Cossery met en exergue une opposition, le rire contre la force, mais les deux « armes » sont liées par une conjonction de coordination qui unit autant qu’elle oppose. Car dans l’œuvre la dérision et la violence sont doubles, et ambiguës, déclinées à travers une galerie de personnages (dont la critique doit dire qu’ils sont « savoureux », voire « truculents » pour n’en rien dire). Dans un pays d’Orient (je n’ai pas précisé : Albert Cossery est né et a vécu en Egypte toute sa vie, commencée en 1913) soumis à un gouverneur tyrannique, un groupe de jeunes gens décide de résister à l’oppression par la farce, répondant à l’absurdité farcesque du pouvoir par d’autres farces qui finissent par avoir un impact direct sur la réalité : ils mènent une vraie-fausse campagne de louanges dithyrambiques du Gouverneur, d’un si grand ridicule que ledit Gouverneur finit par y perdre sa place. La dérision est donc à la fois celle d’un pouvoir fantoche, qui érige des lois absurdes et se glorifie dans de véritables délires autocratiques, mais aussi celle des jeunes blagueurs, qui se moquent de tout et utilisent l’arme du rire pour faire tomber le tyran. De même que la violence est à la fois celle du pouvoir qui emprisonne, torture, poursuit ses opposants véritables ou inventés, mais aussi celle des révolutionnaires, comme Taher, ancien ami de Karim et révolutionnaire « pur et dur », qui finit par attenter à la vie du gouverneur, faisant de lui un martyre, alors même que ce dernier vient d’être destitué, faisant preuve de violence à la fois dans ses actions (il se promène avec une bombe où qu’il aille) et dans son refus obstiné d’écouter l’autre et de comprendre ce qui se joue, comme Karim qui se moque d’Amar, la jeune prostituée, comme le cynique Heykal qui jouit du spectacle malsain de la folie et manipule sans vergogne la jeune Soad, sa petite amie, pour arriver à ses fins. Le premier chapitre met d’ailleurs en scène une farce marquant le renversement comique des rapports de force : un policier tente de faire partir un clochard, car un nouvel édit leur interdit la cité : il finit par s’impatienter et le violente, croyant alors lui avoir arraché la tête. Horreur et stupéfaction des passants, qui se tournent contre lui et le menacent ; on finit par découvrir que le mendiant n’était qu’un pantin, disposé par bravade par des plaisantins : mais la force du tenant de l’Ordre est ébranlée, le rire a eu plus de puissance sur les faits que la violence policière.

cossery

 

Cossery a surtout su donner à voir (et à entendre) la complexité de l’action politique et du regard sur le monde par laquelle elle débute, dans un grand jeu d’apparences et de dévoilements, par lequel les cyniques s’avèrent humanistes au grand cœur, et les révolutionnaires en soif d’absolu bornés et imbéciles, voire franchement nuisibles. C’est la revanche du rire sur l’esprit de sérieux que fustigeait déjà Rabelais. Le personnage d’Heykal, à cet égard, est intéressant : riche blasé de tout, qui s’attriste de la chute du tyran, qu’il a pourtant provoquée, car il sait n’avoir plus d’aussi brillante distraction à espérer de son successeur. Pourtant, l’adoration qu’il voue à la vieille mère folle de son ami Urfy, pour la plus grande consternation de ce dernier qui ne supporte pas que sa mère soit traitée comme un objet de dérision, est plus complexe et tendre qu’il n’y paraît : loin de se moquer de la vieille femme, il a pour la folle une tendresse réelle, comme il en éprouve pour toute la folie du monde. Son sourire est moins celui, narquois, du cynique, que celui de l’humanité sachant trouver dans la farce du monde quelque chose d’émouvant, cependant, à un degré supérieur de lucidité. Autre personnage à double fond, son ami Karim, d’abord épris de justice social et apprenant en prison, avec « le peuple », que ce dernier n’attend guère de sauveur et rit de ses propres malheurs, cessant alors de s’étourdir de beaux discours et d’héroïsme noble pour jouie de la vie et faire de ses plaisirs le sens de la sienne, humble et farcesque : il fabrique des cerfs-volants et des mises en scène plaisantes pour ébranler le pouvoir, déjoue la cruauté des tortionnaires en sur-jouant le repentir et la médiocrité, tant et si bien qu’il devient difficile de saisir l’essence véritable de cet homme protéiforme, capable de veulerie vis-à-vis d’Amar et de tendresse et de sollicitude vis-à-vis d’un mendiant répugnant, de remords et d’amour vis-à-vis de la jeune fille d’abord rejetée, de franche lâcheté face à son ancien bourreau. Si l’on a l’impression d’assister peu à peu à une révélation d’Heykal et Karim, devenus de jeunes potaches qu’ils étaient de nobles révolutionnaires par la dérision et le vent de liberté qu’ils insufflent à la ville, le doute demeure. Qu’est-ce qui différencie, au fond, un cynique d’un esprit épris de liberté ? si c’est l’amour de l’humanité, à quoi se manifeste-t-il ? Sûrement pas à l’humanitaire un peu vain et niais décrié par Dominique Baqué, qui relève le plus souvent d’un sentiment de supériorité vis-à-vis des « malheureux » qu’on vient arracher à leur misère et « élever » (jusqu’à nous, bien sûr).

Peut-être à un regard, celui dont témoigne le style de Cossery : sans misérabilisme, sans pathétique, avec force ironie et tendresse, il décrit des personnages ridicules et nobles, maladroits et pleins de grâce, moralement douteux et capables d’élans infiniment généreux, grossiers et pathétiques : l’humanité tient à ce style profondément ironique, qui se moque des personnages autant qu’il les élève en montrant en quelques lignes leur complexité. Des scènes profondément comiques, comme celle mettant Karim aux prises avec un âne qui se fait coiffer avant lui dans un salon de coiffure, dénonçant tout le désordre du monde sous ses aspects farcesques. Des scènes douces-amères, dont on ne sait si elles prêtent à rire ou à s’émouvoir : Heykal rend visite à la mère d’Urfy, qui danse dans ses vieilles guenilles devant « son prince » en tenant amoureusement le jasmin qu’il lui a offert, folle et ridicule autant que sublime dans cette danse absurde.

Ce que permet la fiction, c’est de donner à voir la folie du monde, la déraison que décrit en quelque sorte la dérision, non pour « dénoncer » ou « pousser à l’action » (d’une part parce qu’aucun élément ne permet au lecteur attentif de transposer immédiatement à une réalité précise cette ville arabe dotée d’une Corniche, d’autre part parce que le terroriste de service est plus stupide encore que le tyran qu’il prétend abattre), mais pour pousser à chacun à choisir un camp, une posture dans cette folie généralisée. Si Heykal et Karim endossent des rôles de faux cyniques et vrais amoureux de l’humanité souffrante, d’autres personnages dessinent des voies que le lecteur peut aussi emprunter : le martyre de Taher et son geste absurde sont certes vains, mais le personnage n’est pas dénué de dignité ; Urfy l’instituteur, qui n’a pas le cynisme de ses amis mais leur prête sa plume pour écrire le texte bouffon des affiches, est l’un de ses humbles au travail acharné, qui s’efforce de donner de l’instruction à des élèves qui ne viennent que pour cultiver sous sa gouverne anti-autoritaire le goût de l’esprit : c’est encore une école carnavalesque, à l’envers, dans laquelle l’élève répond avec insolence à un maître qui l’y encourage, paradoxalement, désamorçant de fait toute violence dans leurs rapports. Les nombreux personnages de ce roman sans véritable héros mettent donc en scène des choix possibles face à l’oppression : résistance ou soumission, révolte physique ou dérision, indifférence moqueuse, rire tonitruant et libérateur. A chacun donc de se déterminer à l’intérieur sa propre société, soumis à ses propres oppressions.

Ce que permet donc la fiction, par rapport au documentaire, c’est tout bête : cela tient à un plaisir de lire, à mille lieues de tout esprit de sérieux lourdement moralisant ou didactique, ou de tout ennui parfois corrélatif à la longue séquence de « riens » sans acmé et sans commentaire (je caricature encore, mais le spectateur moyen prend tout de même plus de plaisir immédiat ) s’immerger dans une fiction amusante et d’apparence légère qu’à plonger dans le non-dit de la banalité misérable sans qu’aucune tentative de « donner sens » ne vienne ternir le « saisissement du réel »… Je suis sans doute horriblement démagogue, mais il me semble qu’on atteint en lisant de la fiction, comme celle qu’écrit Albert Cossery, un niveau de réflexion sur le politique, le statut de l’exclu dans la société, la violence du pouvoir, sa folie destructrice, les rapports de pouvoir entre sexes et entre classes sociales, au moins aussi exaltant que dans maints documentaires ou œuvres  d’art un peu chiants pour le commun des mortels non-initiés. Je répondrai d’un ton scandalisé à un détracteur de Balzac qualifiant ses œuvres du même terme qu’il n’y comprend rien, et c’est au fond peut-être une simple question de sensibilité.

Il est en tout cas regrettable que Baqué ne s’intéresse pas davantage à la fiction, en passant par le docufiction par exemple, qu’elle évacue assez rapidement. Si la « réalité » qu’on entend montrer n’est pas accessible, sous peine d’inanité, par le documentaire, justement parce qu’approcher la réalité au plus près empêche toute mise en scène susceptible de nuire à l’authenticité, mais aussi d’émouvoir, la fiction transpose cette réalité en lui donnant autant de sens possibles qu’on en perçoit : hormis la littérature « à thèse » qui n’en expose généralement qu’une, les romans « politiques », qui visent à dire quelque chose du monde (par opposition rapide à la littérature de l’intime) permettent de donner voix à des déshérités qui certes, n’existent pas pour de vrai sous ces traits, mais dans lesquels beaucoup se reconnaîtront, et de « donner à penser » à tout un chacun sur ses propres choix, son propre « engagement » politique et social. Le grand mérite de la littérature en ce domaine, et sans doute aussi du cinéma, c’est que lorsque le travail est réussi, la réalité dont il parle n’est pas strictement contingente : elle touche à quelque chose d’universel, même si je me méfie de plus en plus de ce terme trop souvent synonyme d’occidental, qui s’actualise à chaque lecture singulière.

Parce que, je crois, en tout cas j’espère, parce que je suis naïve encore, que la littérature n’a pas renoncé à cette beauté que n’évoque aucunement Baqué quand elle parle de l’art contemporain ou de la photo , et qui est l’une des obsessions de Cossery, non dans la joliesse des phrases, mais dans l’amour de la vie qui caractérise ses personnages : Heykal, et à ses côtés, Urfy lui-même, s’émeuvent de la beauté de la vieille folle ravivée par la présence du « prince », et cette forme de beauté tragique et pauvre irradie le roman tout entier et lui donne sa profondeur à travers les blagues de collégiens qu’il raconte. Joindre la beauté au fait politique : voilà le vrai travail, celui de l'écrivain comme celui du réalisateur.