C’est peu de temps après leur mariage que les doutes commencèrent. Un matin, en sortant de la salle de bain et en séchant ses jambes, Margot s’aperçut que la peau de ses pieds, jusqu’aux chevilles, était dure, recouverte d’une sorte de croûte : peut-être une allergie, un épiderme trop sec. Ça la grattait légèrement, comme en réaction au soleil, comme après une promenade dans l’herbe sèche. Elle s’enduisit largement de crème, mais la fine pellicule sombre qui recouvrait ses pieds, des ongles jusqu’à la naissance des mollets, ne semblait pas réagir à l’onction. Sous la plante des pieds, quelque chose du pachyderme, ou pour mieux dire, du crocodile avait longtemps sommeillait, qui se réveillait par ce matin d’été. Elle soupira, enfila des chaussettes en se disant que les rayons d’août sans doute ne feraient qu’accentuer le problème, et passa une journée normale, en dépit des légers tiraillements qu’elle sentait parfois sous les fines chaussettes en coton. L’élastique serrait, la peau transpirait, la plante trop dure s’écorçait sous la pression de la marche.

 

Le soir venu, elle avait presque oublié la gêne quand Hector, son nouveau mari, très amoureux, la déshabilla et s’arrêta étonné à mi-jambes : « Qu’est-ce que c’est que ça ? ». Elle n’en savait rien, le rassura, ils plaisantèrent un peu sur la mue des futures mamans en monstres, et en restèrent là : le contact des pieds de Margot, ou l’idée même qu’il risquait de frôler cette peau squameuse et lisse, froide comme la pierre, était si désagréable à Hector qu’il n’osa rien dire, prétexta une grande fatigue et lui tourna le dos après un baiser, s’enroulant suffisamment dans la couette pour s’assurer qu’il ne risquerait pas, pendant la nuit, d’effleurer ce corps étranger. Quelle maladie de peau avait-elle bien pu attraper ? pourquoi lui inspirait-elle soudain un si grand dégoût ? Quand elle fut endormie, son mari incapable de trouver le sommeil, révulsé par la proximité de ses pieds et honteux d’un tel sentiment, finit par émigrer au salon, où le matin le trouva lové dans le canapé. Margot s’étonna, il prétexta de vieux problèmes de sommeil qui revenaient à la surface : le travail, le stress… On connaît la chanson.

 

La jeune femme commençait à s’inquiéter elle aussi de ce changement : elle constata que non seulement la peau ne s’était ni adoucie ni détendue en dépit des crèmes, mais que la teinte verdâtre et la rigidité de la peau s’étendait un peu plus haut que les chevilles. Un masque de grossesse sur les pieds ? ça n’existe pas, ça n’existe pas. Plus inquiétant encore, la certitude que ce n’était pas une modification passagère de l’épiderme : les orteils jusqu’alors parfaitement dessinés, aux ongles vernis, semblaient avoir légèrement fondu pendant la nuit : le vernis bleuté s’écaillait, les doigts avaient perdu toute autonomie les uns par rapport aux autres : impossible de faire bouger le pouce, impossible même de marcher sur la pointe des pieds qui semblait avoir perdu toute souplesse, et ne pouvoir se désolidariser de la plante du pied. Affolée, Margot se dit qu’on dépassait l’hypothèse de l’allergie, et que c’était peut-être la lèpre qui se manifestait, ou un avatar moderne et intraitable de la terrible maladie des pauvres. Déjà le lazaret se profilait, et les dents de la maladie rongeant peu à peu le corps, la diminuant de toute sa chair, déjà le mal lové à l’intérieur d’elle comme le ver dans le fruit l’asséchant suçant son sang sa moelle ses os. Elle voulut courir dans la chambre pour attraper le téléphone, mais glissa sur le carrelage et dut presque ramper pour arriver au lit sur lequel gisait le portable. Le dermatologue lui donna rendez-vous pour dans deux mois, mais quand la jeune femme d’une voix sifflante de colère et de terreur, en pleurs, lui expliqua l’urgence de la situation, il finit par lui dire d’aller directement aux urgences, si elle ne pouvait pas attendre comme tout le monde. Il ne supportait pas ces appels à l’aide visqueux, cette sensation d’être étouffé dans les anneaux d’une voix suppliante : si cette brave dame était angoissée, qu’elle passe aux urgences où on lui ferait appliquer du Dexeryl, il avait tout de même des problèmes bien plus graves à traiter, se dit-il en raccrochant pour examiner un mélanome prometteur : une saillie noirâtre, aux reflets moirés, sur une peau diaphane…

 

Hector tenta de rassurer Margot, lui conseilla d’attendre quelques jours, et lui promit qu’il l’accompagnerait aux urgences, si la situation ne se calmait pas d’elle-même dans quelques jours. En attendant, elle pouvait toujours demander une crème plus hydratante à la pharmacie, parler de ses verdeurs subites : ils avaient dû voir bien d’autres cas bizarres. Et puis chacun sait que les femmes enceintes sont sujettes à des affections plus ou moins imaginaires et terribles, qui passent au bout de quelques mois : un peu comme les nausées, en somme : elles croient rendre l’âme à chaque fois qu’une aigreur d’estomac les secoue, et oublient au bout de trois ou quatre mois le léger désagrément qu’elles avaient largement exagéré, toutes tournées vers les mutations fascinantes qui s’exercent à l’intérieur de leur petit nombril. Mais lui-même passa cette journée et les suivantes à penser aux jambes de sa femme, que semblait gangrener rapidement la maladie. L’écoeurement qu’il ressentait lui donnait de grands frissons à la simple pensée de devoir rentrer, le soir, et partager avec elle le souper, et pire encore, le grand lit froid. Il ne pouvait éternellement prétexter un sommeil agité pour camper au salon ; et même alors, elle le poursuivait dans ses rêves, apparaissant ondoyante et visqueuse pour le forcer à lui faire l’amour, s’asseyant sur lui et découvrant alors avec un sourire à vous donner la chair de poule des jambes de plus en plus grêles, molles, couvertes d’écailles repoussantes. En tâtant son entrejambe, elle sortait de sa bouche fine une langue bifide et s’apprêtait à la lui fourrer entre les dents, les yeux noirs étincelants se rapprochaient de son visage, quand il finissait par se réveiller, en sueur, horrifié du cauchemar. Il regardait alors Margot dormir, recroquevillée sous le drap, le léger renflement de son ventre, il voyait ses longs cheveux blonds en boucles sur l’oreiller, il tendait la main pour caresser son doux visage dans la nuit, mais il se rappelait l’affreuse vérité des jambes qu’elle cachait sous le drap, et un frisson à nouveau lui parcourait l’échine comme une morsure, et il se levait, incapable de rester dans la même pièce que cette femme qu’il venait d’épouser- d’engrosser, aussi, et la violence du mot cru dans sa pensée d’ordinaire si maîtrisée le gênait tout autant que le sentiment qui inspirait une telle déglutition de mots sales et de salive. Comment supporterait-il ce contact, seigneur, comment ferait-il pour… L’impossibilité de se formuler la fin l’enfermait dans le dégoût comme dans un cercle vicieux qui n’en finissait pas de s’enrouler autour de ses épaules.

 

Les jours passèrent. Quand Margot se présenta aux urgences, le médecin de garde parut inquiet, et ne put retenir en dépit de l’habitude des plaies purulentes un léger recul, une surprise apeurée, face à ces jambes si fines, aux orteils à présents minuscules et collés, recouvertes d’écailles vertes. Jamais vu un cas semblable. Quand il se rapprocha pour pratiquer un prélèvement en vue d’analyses, Margot eut elle aussi un mouvement furtif, qui découvrit une nouvelle abomination ; elle plia la jambe vers l’avant, avec une souplesse invraisemblable : l’articulation était peut-être simplement déboîtée, tenta de rationnaliser le médecin, mais elle n’en éprouvait aucune douleur, et surtout l’agilité du geste donnait l’impression que les os complexes du genou s’étaient amollis, dissous dans la chair. L’horreur le laissa incapable de la rassurer, et il n’osa pas même l’hospitaliser, pour ne lui laisser aucun espoir : son cas était invraisemblable et intraitable. Il figurait dans une série B et refusait de traiter ce personnage avec le sérieux requis par la normalité, à laquelle tout échappait soudain. Il lui conseilla cependant beaucoup de repos et lui promit de l’appeler dès que les analyses auraient abouti à un résultat probant.

 

Hector et Margot rentrèrent à la maison en voiture, car la jeune femme pouvait à peine marcher : elle n’en finissait pas de tomber. Seulement un phénomène nouveau apparut : si dès la tombée du jour la jeune femme s’enserpentait, s’amollissait, se faisait humble reptile glissant sur le rebord de la baignoire, sifflant pour appeler à l’aide, incapable de se relever, perdue dans les anneaux glissants de son corps de plus en plus long et fin, à l’exception de la boule dure et enflée de son abdomen ; mais au matin il semblait qu’elle retrouvait son corps de femme, comme se recomposant à l’issue d’un cauchemar terrible. La chair se reformait autour de ses os bien charpentés, sa peau s’éclaircissait, s’adoucissait, ses poils repoussaient sous ses bras et au pubis, ses jambes la tenaient, flexibles, plantées sur le sol, sa langue articulait des mots pleins de sens. Des pas, des pas qui laissaient une empreinte sur la moquette rouge de la chambre. Et résonnaient dans l’appartement. Malgré l’attente des résultats, elle passait donc des journées à peu près normales, voyant avec attendrissement pousser sous la peau de son ventre un petit être sans doute humain, et personne dans son entourage n’eût pu se douter de l’horrible transformation qui la prenait à chaque fois que les derniers rayons du soleil sombraient dans la nuit. Seul Hector savait, et repoussait avec angoisse l’heure de rentrer du travail, et de se retrouver seul dans la maison avec le reptile, qu’il enfermait dans la salle de bain, terrifié à l’idée que la bête ne finisse par l’engloutir pendant la nuit. Il lui apportait chaque jour de petites souris blanches, faisant le tour des animaleries tous les soirs, espérant que ces hors-d’œuvre clament l’appétit féroce qui tenaillait l’animal. Et Margot enfermée dans sa peau de serpent avait beau siffler des nuits entières sur le sol froid de la salle d’eau, Hector cramponné à son oreiller refusait d’entendre avant que le soleil ne soit entièrement levé et que la voix qui parvienne à lui n’ait repris des tonalités humaines et plaintives.

 

Ainsi passèrent quelques semaines, quelques mois.

 

Un dimanche après-midi d’été, alors que la belle Margot aux cheveux d’or sortait de la salle de bain, elle lui annonça frémissante : « Je crois que j’ai perdu les eaux » ; et au-delà de la flaque d’un liquide chaud et transparent au centre de la pièce, une traînée cristalline serpentait entre ses cuisses jusqu’au carrelage lisse de la salle de bain. La vision d’une sirène difforme, grotesque, dégoulinante au cœur même de son intimité donna un violent haut-le-cœur à Hector, qui s’assit sur le lit et prit sa tête entre ses mains, blafard.

 

« Tu vas être papa, mon chéri, dit la créature en s’approchant insidieusement. Tu as peur ? »

 

Peur, Hector ? haha. De l’horreur sacrée, de l’effroi, un dégoût profond et invincible devant le Mal absolu, oui ; de la peur, haha, laissez-moi rire. Alors que Margot venait se coller à lui, plus serpente encore que lorsqu’il sentait ses jambes glisser le long de la colonne vertébrale à la recherche de sa chaleur, et qu’il fuyait épouvanté dans une autre pièce, enfermant le reptile qui le harcelait de ses sifflements dans le couloir, l’enserrant et l’enveloppant de sa tendresse douceâtre, il se leva brusquement et l’attrapa par les cheveux de toute la force de son poignet ; et son hurlement retentit dans tout l’appartement. Il allait la frapper au visage, n’écoutant pas les cris de détresse de sa femme, lacérer son regard fourbe, ses gros yeux d’hypnotiseuse, de sorcière et de prédatrice, lui arracher les lèvres d’un grand coup de ceinture. Lui arracher le cœur et les entrailles, étouffer dans l’œuf ce gargouillement, sifflement souffle glacé sur son corps, ces glouglouglous du sang qui coule du liquide qui sourd des cuisses cette marée visqueuse précédant la gésine la géhenne l’enfer ! les flammes ! et l’éviscérer l’assommer l’aplatir s’en défaire net- cou tranché le sang qui coule dégueule dégouline se déverse liquoreux saumâtre ah ! c’est à vomir

 

« C’est urgent, Hector, il faut partir. »

 

La phrase l’arrêta net. Il conduisit sa femme à l’hôpital, et tandis qu’elle poussait, confiante, dans la pleine lumière de son corps de femme épanoui écartelé ravagé peau rouge peau exsangue peau diaphane traversée de cathéters il murmura dans un souffle :

 

« Je pars avec l’enfant. Je ne veux plus te voir. Plus jamais. Tu ne remets pas les pieds à la maison. Tu es un monstre, tu m’empoisonnes l’esprit, tu me fais devenir fou, tu veux me dévorer, je ne te laisserai pas faire. Laisse-moi l’enfant et pars. Tu n’auras ni l’enfant ni moi. »

 

Alors que les douleurs traversaient à intervalles régulier le corps entier de Margot, les mots de son mari la percutèrent avec plus de violence encore que les contractions qui la soulevaient et la faisaient gémir sur le lit où on l’avait attachée. L’incapacité de se défendre et l’incompréhension la laissaient comme une tortue échouée sur sa carapace, souffrant mille morts sous le venin du soleil et du sel. Elle hurla. Haleta. Reprit pied. Supplia. Hurla encore. S’agrippa à lui. A la sage-femme. Hurla. Ordonna qu’on la tue, tout de suite, et qu’on tue l’enfant. On a l’habitude à la maternité. On laissa dire. Une aide-soignante novice prise de pitié lui proposa de la morphine, alla chercher un anesthésiste, puis disparut. Margot hurlait. Refusait de pousser - et son corps poussait pour elle. Le médecin que les cris de bête aux abois avaient fait entrer lui dit  ma p’tite dame ça fait un peu tard pour dire non, allez courage, faut pousser. Puis il regarda le rythme cardiaque du bébé, lui dit que si elle ne se décidait pas à se calmer et à pousser on l’emmènerait au bloc elle serait bonne pour la césa. Et Hector à un mètre attendait que l’enfant sorte. Les yeux fixes regardaient obstinément l’orifice dont il attendait qu’il le délivre de cette attente dans la pièce où la femelle hurlante et rouge suante et menaçante, en un mot, hystérique, criait des imprécations entre deux râles. Qu’elle accouche, qu’on parte, sauver l’enfant et se sauver, loin de cette moiteur  d’étable. Le trou béant, la tête sortant presque  rentrant attirés avalée par l’immense trou rouge et noir. L’horreur absolue qu’elle avait crue tenir cachée sous ses jupes. Le trou béant l’attirait irrésistible hypnotique vers sa fin – les spasmes l’ouvraient le fermaient en cadences d’enfer de merde de sang.

 

Dans un dernier spasme la délivrance. Le cri d’un nouveau-né. Emotion du père qu’on incite à sortir le bébé à le prendre dans ses bras encore tout gluant de sang à couper le cordon. Les yeux hagards se posent sur l’être-humain, oui humain ! « C’est un garçon ! »entend-il- qu’on lui tend, hurlant braillant bavant mais humain peau blanche rouge marbrée peau tendue peau palpitante un bébé.

 

Hurlement de la femme plus fort que tous les bruits de l’hôpital quand on l’emmène. On va le laver, si le papa veut bien venir suivez-moi s’il vous plaît.

 

Plusieurs mois ont passé. L’enfant refuse tous les biberons, ne se nourrit pas, dort beaucoup : on s’inquiète. Pourtant il grossit à plaisir, et les visiteurs qui croisent les pédiatres dubitatifs ne cessent de s’extasier. Le beau bébé les joues potelées les trois plis des cuisses et le bidou qu’il est rose qu’il est mignon ; et profitez bien qu’il dorme comme ça, ça ne va pas durer, disent les commères qui s’étonnent et radotent : la mère partie, le père aux petits soins, si c’est pas malheureux un si beau bébé… Quand elles repartent déposant la layette blanche dans un fauteuil et les petits jouets et les petits plats pour ce pauvre papa débordé tellement attentionné les médecins reviennent et prescrivent des analyses et du lait en poudre : anti-régurgitations, épaissi, anti-allergique, à la farine de caroube et à la poudre de perlimpimpim. On suppose ion suppute le père béat ronfle les médecins s’absentent. Un bébé ne se laisse pas mourir de faim. Hector consulte, et s’étonne vaguement, et berce le matin un bébé toujours rose et gai comme un pinson qui s’endort entre ses bras, apparemment repu de cette seule affection.

 

Dans son  berceau la nuit l’enfant gazouille. Sur le coup de trois heures Hector se lève, et voit horrifié au fond du berceau, dans la pénombre, les sombres anneaux d’un grand serpent autour du nourrisson. Il va l’enserrer, le dévorer. Mais en frottant ses yeux, il allume le couloir pour dissiper la vision de cauchemar qui le poursuit toujours, des mois après avoir chassé le monstre : c’est elle, cette forme sinueuse qui offre ses tétines au bébé avide. Il tète à pleine bouche les mamelles du serpent et se love contre son corps comme dans les bras d’une mère, offrant ses sourires et sa chaleur au corps de la sirène qui est venue mourir et renaître, comme toutes les nuits, au creux du berceau d’osier. Dans cette vision soudaine le secret de ces joues roses de ces cuisses dodues de ce bonheur confiant loin du monstre : il était là, à réchauffer leur bonheur humain dans son sein. Un battement régulier sous la peau moirée du grand reptile fait dormir l’enfant, dont la tête repose entre les plis de la bête.

 

Hector allume la chambre.


sirène

lire la légende albanaise relatée ici: http://ts4.explicit.bing.net/th?id=H.4653164433508891&pid=15.1&H=160&W=130

Le mythe est repris sous de nombreuses formes: en Gascogne, c'est une femme fée traitée de "folle" par son mari qui disparaît quand il prononce ce mot, et qui revient toutes les nuits peigner ses enfants, jsuqu'à ce que le mari la découvre et lui demande de revenir, ému par la pitié: mais il est trop tard, elle ne peut retourner au foyer d'où l'a chassée l'insulte.