Salut frangine,

Alors voilà, je me marie demain, et j’aurais aimé que tu sois là, mais ça fait un peu tard.

J’ai jamais su commencer une lettre, ne m’en veux pas, ni prendre des nouvelles, ni parler aux gens. Et pourtant, petite soeur, tu me manques, ça fait quinze ans que tu me manques, mais j’ai jamais été très doué pour le prononcer certains mots. Demain je vais dire à une femme que je l’aime et que je veux l’épouser, si les mots veulent bien sortir, et je me rends compte que je ne te l’ai jamais dit, à toi, ma soeurette. Tout ce que j’ai été capable de faire, c’est de partir de la maison quand le père a commencé à te taper sur la figure, j’ai pas su te défendre, juste faire mon sac et partir.

Et je prétends aimer une femme et la défendre contre toutes les misères du monde, alors que j’ai été un pitoyable grand frère. Si tu étais là, je me sentirais plus fort, plus brave. A vingt ans j’étais un lâche qui a laissé sa petite sœur se faire marave la gueule par un père indigne de vivre, et j’ai rien fait pour toi, et pourtant, malgré ma grosse honte envers toi, qui a su rester, résister, ben tu vois si t’étais là, je me sentirais moins seul devant l’énormité de ce que je m’engage à faire. Moi qui n’ai jamais su rien garder. Tu te souviens, à douze ans déjà, les parents m’engueulaient parce que j’oubliais mes affaires au collège, que je perdais tout. « Erwan, il oublierait sa tête », ils disaient. Et toi, la gamine qui fermait jamais sa gueule sous les coups et qui durait et se cramponnait au pied de la table pendant que je regardais ailleurs. Faut pas m’en vouloir, frangine, je suis pas un gars courageux, moi, je l’ai jamais été. Et maintenant je suis à dix mille bornes, dans un pays où tu n’as jamais mis les pieds, on a dû avancer la date pour que je ne sois pas expulsé le mois prochain, c’est pas moi qui ai décidé de faire les choses comme ça.

Tu me manques. Depuis quinze ans, tous les jours tu me manques. Oh c’est facile à dire, j’ai fait quoi pour me rapprocher de toi ? J’ai passé toutes ces années à partir. A fuir la violence du père, la passivité de la mère, à fuir ton regard. Pourtant tu ne me reprochais rien, hein, mais quand tu me regardais comme ça avec tes grands yeux noirs, avec tant d’amour alors que je savais que je ne méritais pas autant, ça me faisait trop mal. Je suis parti tellement loin que je ne peux plus rentrer, les billets sont trop chers pour ce que je gagne ici. J’ai tout fait pour couper les liens avec la famille avec ces scènes : la ceinture du père sur ton dos, tes cris, la mère qui fait la cuisine à une mère et fait mine de s’absorber dans le découpage des carottes, tes cris, moi debout à ne pas oser faire un pas, les mots qui ne sortent pas, tes cris, le chien qui va se cacher dans la niche, tes cris. Ce que j’ai fui ce n’est pas toi c’est tout ça. Ma veulerie de petit homme qui n’a rien dans le pantalon et s’écrase face au père. Si je jure que je ne ferai jamais ça à mes mômes, qu’est-ce que ça peut te faire à toi ? c’est trop tard, tellement tard. Tu as construit ta vie, tu as eu deux enfants, tu t’en es sortie, sans personne pour t’aider, toute seule comme une grande. Tu te souviens quand t’étais petite et que tu voulais pas qu’on t’aide à faire du vélo ? Tu me regardais et tu disais : « Non, je veux y arriver toute seule. Et si je tombe,  tant pis, je me relèverai ». Et tu t’es relevée toute seule, et toutes les fois, les genoux en sang mais la nuque bien droite … Si j’avais pas tellement honte, peut-être que j’arriverais à t’écrire de temps en temps sans imaginer tes grands yeux noirs penchés sur le papier, espérant toujours ce que je n’ai jamais su te donner : un peu plus d’affection, un peu de confiance en l’avenir. J’étais né le premier, c’était à moi de te donner la main pour te faire traverser les grandes rues de la vie avec ses voitures qui roulent trop vite et ses accidents. Et tous ces cris.

J’ai lâché ta main, un jour, dans la foule. Tu te rappelles ? on était petits encore, quoi cinq et dix ans, un truc comme ça ? Les parents nous avaient emmenés à une fête quelconque, de la musique ou de la bière, je sais plus. Je devais te lâcher sous aucun prétexte, et tu t’agrippais à moi de toutes tes forces, tu avais peur de tous ces gens qui nous bousculaient. On sortait peu d’habitude. Et puis quelqu’un m’a poussé, j’ai trébuché, lâché ta main. J’ai prévenu les parents, à quelques mètres derrière, en larmes, et on t’a cherchée, on criait « Maria ! Maria ! » et tu ne répondais pas. On a fini par te retrouver des heures plus tard, dans un petit coin, sous la table d’un café, avec ta tranquillité d’enfant résignée et tes grands yeux noirs, pleins de peur, regardant par en-dessous les jambes de tous ces gens qui passaient. Toi tu restes. T’es toujours là, à dix minutes de la maison familiale, c’est toi qui vas voir la mère à l’hôpital, toi qui te farcis tous les enterrements de la famille et les grandes réjouissances annuelles à coup de foie gras et d’ivrognerie débrayée. Petite sœur… si j’avais pas lâché ta main, j’aurais peut-être pas passé ma vie à me détester.

Je me marie demain, et j’ai terriblement peur, parce qu’au fond je sais que je ne vaux pas grand-chose. Ils ont tout foutu en l’air, et j’ai rien fait pour rattraper le coup, pour panser les blessures. La première fois que le père t’a frappée, c’était de ma faute. Tu étais venue avec moi chez un pote, t’étais trop jeune, et quand t’es rentrée t’avais un peu bu un peu fumé, le père t’a traitée de traînée, et t’a giflée. J’aurais pas dû te laisser venir, j’aurais pas dû laisser le père te frapper toi. Mais j’étais pas encore rentré. Le soir, je t’ai trouvée en pleurs dans ta chambre, tu m’attendais et tu m’as raconté. T’avais encore les traces de ses doigts en rouge sur la joue. Et du sang sur ton pantalon. J’ai pas compris, t’as pas osé tout dire, j’ai pas regardé au fond de tes yeux. Ta pudeur, ma lâcheté, leur violence. J’ai regardé par terre et je t’ai dit « T’aurais pas dû répondre. Faut pas tout leur dire, aux parents. » pour cacher ma honte à moi. Alors bien sûr que c’est pas moi qui t’ai fait ça, bien sûr que pour survivre à l’horreur de certaines choses des fois il faut sauver sa peau et prendre son sac, bien sûr. Tu m’as déjà pardonné. Mais moi j’étais pas là et je ne voulais pas entendre ta voix toute douce me dire que je te manque, je ne voulais pas voir dans tes yeux noirs tout le courage que j’ai jamais eu.

En fait, quand je te tenais la main sur le chemin de l’école, c’est moi qui avais besoin que tu le rassures. Moi qui étais pas trop bon élève. Moi qui m’écrasais et qui apprenais rien, au fond de la classe, à essayer de me fondre dans le mur pour pas qu’on m’interroge. Je pose pas de questions et j’aime pas qu’on m’en pose. J’ai rien à dire, et puis les mots, tu vois, c’est pas trop mon truc. Alors oui, frangine, aujourd’hui tu me manques parce que je vais prendre la main d’une autre femme, qui attend que je la tienne fermement, parce que je suis un homme, parce que dans ce pays les hommes sont des durs, des vrais mecs, qui rendent les coups, enfin tu vois le genre, et que moi je rends pas les coups, je les esquive. Et que je sais pas si je vais pas me barrer cette nuit encore une fois, prendre mon sac et gagner le large, parce que ma seule vie c’est l’errance et le manque et les cris qui résonnent dans ma tête, et plus je pars loin moins je les entendrai, peut-être qui résonnent encore si fort, si fort dans mes oreilles dans ma tête dans mon cœur. Les battements s’empêtrent dans la grande cage de la poitrine, je rêve encore de liberté, de bateau à l’aube dans le port, de train de nuit et de te serrer dans mes bras, mais la nuit mènera ailleurs. Une autre femme maintenant m’attend, que je ne peux pas décevoir, comme je t’ai trop déçue. Je me marie avec elle qui te ressemble un peu parce que j’ai enfin l’occasion de racheter quinze ans de honte.

Je ne sais pas bien terminer une lettre. Tu vas la lire, me dire que tu comprends, parce que toi tu comprends tout, et que tu trouves les mots justes pour dire aux gens ce qu’ils ont besoin d’entendre, tu sais refermer les blessures, mettre un peu d’éosine sur le sang qui coule et continuer, la nuque bien droite, avec le dos qui brûle et la culotte sale de toute la saloperie du monde qu’on a enfoncée en toi à grands coups de fouet de tatane d’insultes de zob paternel. Et s’il n’était pas crevé je le tuerais, mais c’est trop tard, c’est toujours trop tard, je t’ai lâchée et je ne te retrouverai jamais parce que ce n’est pas seulement les dix mille kilomètres de deux vies vécues sans se voir qui nous séparent, c’est ces cinq doigts rouges sur ta joue, c’est la douleur dans tes grands yeux noirs, c’est tes cris et c’est ce que tu caches sous tes jeans, et que j’ai toujours su, au fond. Et le rouge à mon front.

Maria, frangine, cette fois je ne vais pas fuir, non. J’ai mal au bide de penser à demain mais même si je ne sais pas encore faire autre chose que tailler ma route, je vais apprendre. Cette fois je resterai avec la femme que j’aime. Tu es la petite lumière tremblante qui éclaire cette route dans le désordre du monde, et une fois encore je te tiens fermement la main, je ne la lâcherai pas, parce que c’est toi qui me guides sur le chemin, de tes petits pas fermes et malhabiles, avec tes sandalettes de plage que la mère t’avait achetées pendant les vacances à Lacanau, tu te souviens ? on était heureux alors : on faisait des châteaux de sable, on riait en courant dans les vagues, on ignorait tout de la tempête qui se préparait au loin. Les vagues nous ont emportés, et les courants et les marées, comme ils ont emporté tous les grains de sable avec lesquels nous construisions des châteaux en Espagne et des rêves d’enfants et des rires frais dans le vent. Je suis sur l’autre rivage de l’océan qui nous sépare. Mais je te vois, dans l’ombre, au large, et je peux enfin me pencher sur tes grands yeux noirs, et t’embrasser tendrement par-delà les courants et la houle.

Ton frère.