Le mapou de la vengeance :

Clair de Manbo de Gary Victor, Vents d’ailleurs, 1990

Hum... je confesse humblement presque vingt-cinq années de retard dans ma découverte de Gary Victor, dont je viens de finir l’un des premiers romans avec un enthousiasme délirant et surtout l’impression, à chaque fois qu’on lit un roman qui marque,  qu’on peut voir le monde d’une manière radicalement différente de la mienne, qu’il existe des possibilités infinies de le percevoir et de le comprendre, et que toutes mes habitudes de pensée sont à retravailler de fond en comble si je veux arriver à une certaine fidélité à l’égard de Clair de Manbo.

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Je ne suis pas haïtienne, n’y ai jamais mis les pieds et les mystères vaudous me semblent très largement folkloriques ; mais ce qui me laisse interloquée en lisant ce roman, qui tient du conte, de la fable politique, de l’épopée des forces du bien contre celles du mal, de la célébration de l’amour charnel et de la satire sociale, c’est la faculté de l’auteur à faire entrer de plain pied son lecteur dans un univers fantastique, peuplé de bakas[1] et de mangos[2], de démons qui se transforment en cochons et de sociétés secrètes maniant les sorts infernaux et les désossements les plus terrifiants, sans sombrer jamais dans le folklorique, justement, montrant par là à quel point cet imaginaire est moins un arrière-fond couleur locale à faire rêver qu’une réalité mentale dans laquelle un peuple vit. C’est ce qui donne force au récit : il n’y a pas de solution de continuité entre le récit d’une accession au pouvoir, de ses crimes et compromissions, et celui du combat que les fidèles du dieu Agwé[3] livrent aux forces du diable, car les personnages, selon leur allégeance, sont à la fois des acteurs de la vie sociale et politique d’Haïti et des instruments aux mains de ces dieux, par lesquels tout se fait. Pour résumer cette intrigue complexe en quelques lignes : d’une part, Hannibal Séraphin, ex-duvaliériste qui a retourné sa veste et occupé son exil à préparer un retour triomphal, entre en campagne pour la présidence (à toutes fins utiles, je rappelle que le roman a été écrit peu après la fin officielle de Baby Doc en 1986), et se soumet aux vœux d’Agwe et de ses alliés pour obtenir ses faveurs, acceptant en particulier de lui livrer sa femme pour qu’il exécute en sa personne douze orgasmes ; mais c’est Sonson Piripit, jeune pêcheur dégoûté de la politique, qui profite de la belle occasion pour envoyer la belle Mme Séraphin au septième ciel, ce qui n’entrave guère l’ascension fulgurante du tribun des générations futures auto-proclamé, qui s’est aussi allié à Djo Kokobé, maître des champwé, ou sociétés secrètes magiques de « désosseurs » qui régissent tout le pays par la violence qu’elles exercent sur les habitants. Grâce à ce dernier, Hannibal Séraphin accède au pouvoir, et en donne un plus grand encore à ce suppôt de Satan, reliant par là Agwe et ses serviteurs, la prêtresse vaudoue et Lanjélus, puissant par sa magie et sa sagesse. Quand ces derniers veulent agir contre Djo Kojobé, il est presque trop tard : Lanjélus se venge de Séraphin et l’empêche de nuire d’un pouvoir usurpé, volé à Agwé, et la manbo parvient aussi à l’empêcher d’abattre le mapou dont elle tient ses pouvoirs, et surtout de s’abattre avec violence sur les habitants, mais elle meurt foudroyée par le sortilège qu’elle a jeté sur lui. Seuls Sonson Pipirit et Mme Séraphin, cette dernière croyant qu’Agwé réapparaît pour elle, finissent dans une étreinte qui semble rejeter loin de leur univers la violence et la barbarie des sorciers et politiciens qui règlent leur sort et auxquels ils sont finalement seuls à survivre. Ainsi, les intrigues politique (l’accès au pouvoir de Séraphin), amoureuse (Sonson Pipirit et ses amours avec la manbo, avec sa femme Soamème et avec Mme Séraphin) et magique (les luttes de pouvoir entre Djo Kokobe et Langelus et la mango) s’entremêlent au profit d’une réalité bien plus complexe que ne le laisse imaginer le recours au « folklore » vaudou, tant il semble que la culture vaudoue imprègne le pays et notamment sa sphère politique (chez René Depestre par exemple, on voit aussi combien le pouvoir duvaliériste mis en fiction à travers le « Grand Electrificateur des âmes[4] » se nourrit des croyances populaires pour rester au pouvoir : messes noires, sang des sacrifices jeté à la face des spectateurs pour faire des dirigeants de véritables démons qu’il faut craindre, auxquels on doit se soumettre). Si on ne règne pas en Haïti sans faire allégeance aux sectes vaudoues, on met aussi en scène ces cultes pour maintenir la population dans un état de stupéfaction peureuse, ce qu’on pourrait aussi appeler de l’obscurantisme en somme…

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peinture de Frank Zephirin, peintre haïtien contemporain

 

Cette histoire à multiples rebondissements, dévoilements et coups de théâtre est en outre émaillée de nombreux récits qui lui donnent sens et profondeur : l’histoire de Sonson Pipirit et d’Azimbidim Orikal,  racontée par le fougueux jeune homme au vieux Lanjélus, les nombreuses odyans de ce dernier à Séraphin, Sonson et la manbo, celle de Djo Kokobé lui-même, sont autant de récits enchâssés qui permettent, à la manière des fables ou des mythes, de mieux comprendre l’histoire en cours : le passé de Djo Kokobé, les exactions commises par les macoutes démoniaques sur les habitants de Pointe-Sapotille, village qui n’existe plus après que la colère d’Agwé l’a effacé de la carte (et de toute réalité historique, semble-t-il), la légende de Ramana qui donne ses pouvoirs à la manbo, la fable politique de Sonson racontant comment l’accès illimité à l’argent en Haïti ne peut engendrer que des dépenses inutiles et indécentes, si l’on veut rester proche des puissants mulâtres de l’île, qui ne vous pardonnent pas d’avoir investi pour le bien de l’île…  Ces récits contribuent à dessiner du pays un tableau à la fois sombre et onirique, où la violence et le cynisme des dirigeants et de toute personne dotée d’un certain pouvoir se complaît à le pervertir, comme si seul les démons régnaient dans le pays ; l’horreur pure de certaines scènes, comme celle du viol de la manbo par l’infect Djo Kokobé, déchet sentant le pipi et le kaka, mais aussi le délire mégalomane de Sonson Pipirité régnant en maître à Port-au-prince et n’arrivant pas à y rester s’il imagine seulement y faire passer une autoroute qui desservirait plusieurs communes côtières, les combats et les sorts mortels que se jettent les sorciers vaudous, mais aussi et surtout l’abjection des hommes qui entourent le leader tiers-mondiste Hannibal Séraphin (notamment Boléron, enrichi en vendant les cadavres des Haïtiens aux laboratoires américains, ce qui rappelle évidemment le réel Luckner Cambronne, qui avait causé la mort de milliers d’Haïtiens sous la dictature en leur faisant vendre à des prix dérisoire leur sang, qu’il revendait ensuite à des tarifs évidemment bien plus avantageux à divers laboratoires de pays étrangers), sont autant d’éléments d’une réalité sinistre, absurde, où la vie de centaines de gens n’a aucune valeur face à l’appât du gain et de la puissance. La « fiction » vaudoue est plutôt au fond une manière de dénoncer un régime ubuesque, où le pire cauchemar est réalité. Les Macoutes qui envahissent Pointe-Sapotille et y déversent leur arrogance et leur sperme sont certes des diables faisant irruption dans un paradis originel rêvé, rompant l’harmonie entre les hommes et leur Dieu, tout comme leur chef qui parle avec son cheval, couché dans son lit, n’est qu’une triste farce du pouvoir. Mais le problème tient précisément à ce que derrière ces mythes la réalité est peut-être encore plus violente et sanglante que ce que suggèrent les scènes de meurtre et de désolation dans le roman. C’est le pouvoir réel des Duvalier et consort qui ressemble à un grand fantasme cannibale, dans lequel il est permis de faire absolument tout ce qu’on peut souhaiter de pire à un ennemi mortel ; à cet égard les tortures exercées par l’immonde Djo Kokobé, véritable sorcier, sont presque stylisées par rapport à la violence réelle vécue par les Haïtiens. La folie est ce qu’il y a de plus ordinaire dans cette époque troublée, et les délires des loas et des sortilèges n’en sont finalement qu’une représentation allégorique, tant la réalité est impossible à dire.

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Et pourtant, en contrepoint, ce roman réussit aussi à célébrer la vie, l’amour et la nature, à travers des figures particulièrement attachantes. Sonson Pipirit, l’homme aux quatorze orgasmes consécutifs, apparaît certes comme un étalon bien peu fidèle à Soamème, mais aussi comme un sage, qui se débarrasse du démon tentateur quand il comprend qu’il devient à son tour avide et s’ennuie de son argent, retourne dans sa campagne natale batifoler avec la manbo, dont le plus grand plaisir est de faire l’amour au sommet de son mapou, excitant la convoitise des vieux loups-garous jaloux qui n’en perdent pas une miette. Après avoir été laissé pour mort par Djo Kokobé, il se dégage de ses liens et s’émerveille de la lueur du jour :

Le jeune homme émergea à l’air libre. Il s’émerveilla de la lanière multicolore venue s’assoupir dans ce lieu infect où Djo Kokobé laissait ses victimes agoniser.

 

Lanjélus apparaît aussi comme une figure de sage, mais aussi de déparleur, un sens où l’emploient Glissant et Chamoiseau : le poète fou, ivre, qui parle et raconte des choses sans rapport évident avec l’immédiateté de la situation, mais dont les paroles pleines de sève laissent entrevoir un sens caché ; c’est aussi une voix collective, celle d’un peuple qui meurt quelque peu avec lui, car il appartient à la génération des Haïtiens combattants de la première République d’Haïti en 1932, et s’est battu avec l’illustre Charlemagne Peralte : cet ancrage du sorcier vaudou, homme ordinaire par ailleurs, dans l’histoire réelle de son pays, et la plus glorieuse et symbolique de surcroît, contribue à en faire une figure particulièrement importante et positive du roman : il meurt en tuant l’ennemi, sauvant ainsi la République, du moins symboliquement, et s’éteint un sourire serein aux lèvres, avant qu’un officier de l’armée ne vienne déchiqueter à son tour cette mort héroïque et radieuse en tirant sur son visage une balle inutile : alors que les uns tentent de vivre et de dire la beauté possible de la vie, les soldats du mal s’acharnent à tuer tout ce qu’il peut y avoir de beau, à l’image du majestueux mapou que Djo Kokobé essaie de détruire à grands coups de hache qui se fichent dans le corps même de la manbo. C’est toujours à l’image d’un paradis détruit, décomposé par des forces obscures, que quelques valeureux hommes essaient de sauvegarder, que renvoient ces images, à travers de multiples symboles. Si la prêtresse vaudoue se change en papillon de lumière quand elle quitte la terre, ce qui rappelle le pwen lune qui consiste à se transformer en rayon de lune pour jouir de la jeune femme désirée un soir de pleine lune, Djo Kokobe se change en chauve-souris, animal chargé de fortes connotations nocturnes et maléfiques, en Haïti comme dans bien d’autres pays. La beauté surgit aussi de ces contes enchâssés qui redisent l’enchantement du langage et dont les personnages sont friands : l’histoire d’Azimbidim Orikal, en particulier, rappelle les enchantements des Mille et Une nuits, à la fois à travers le nom orientalisant de ce démon et le sortilège qui l’enchaîne à Sonson, mais aussi à travers le plaisir du récit orchestré par des personnages différents, avec leur mots et leur parlure, leur ethos qui se dégage de ces pages truculentes.

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Enfin, ce roman à la lisière du conte vaudouisant et de la fable politique qui permet de montrer un aspect important de la réalité haïtienne, les jeux ambigus entre les forces occultes et le pouvoir, met naturellement en valeur le motif du vèvè, qui permet justement ce passage d’un univers de fiction à un autre : il s’agit de dessins géométriques symbolisant la divinité, ou loa, qui s’incarne lorsque le prêtre vaudou trace ces signes au sol. A plusieurs reprises dans le roman, les personnages autorisés tracent ces vèvès pour initier une cérémonie et entrer en communion avec le loa, qui les « chevauche » au cours du rituel : la prêtresse entre en transe, et ses ébats avec le loa sont marqués par des postures souvent pornographiques qui alimentent les fantasmes qui nourrissent la figure de la manbo. Les signes tracés au sol prennent vie quand le loa y apparaît, et les figures géométriques sont donc des passerelles entre le monde des hommes et celui des dieux : à travers ces figures symboliques (on peut voir à travers les deux vèvès représentant Agwe comme on passe de la représentation métonymique du bateau stylisé à une représentation symbolique à travers le damier), les dieux peuvent donc passer dans l’univers réel et le transfiguer, agir sur celui-ci. C’est en cela que consiste le piège imaginé par la manbo et qui lui coûte la vie : elle attire dans son peristil[5]Djo Kokobé et se couche avec lui sur le vèvè recouvert d’une natte à travers lequel elle invoque le dieu qu’elle sert, Agwé :

Aussitôt que son sexe pénétra Mme Sorel, le vèvè se réveilla, les lignes géométriques, se transformant en une sorte de piège vivant, immobilisèrent son corps. Djo Kokobé comprit trop tard que la violence de son désir avait fait de lui une proie facile pour ces forces vénérées par Mme Sorel. La manbo réussit à prendre le lambi d’Agwe dans l’une des poches de sa robe jetée à côté de la natte, puis elle le déposa sur le dos de Kokobé. Le vèvè parut tirer du lambi un surcroît d’énergie. Il devint une sorte de cocon lumineux enveloppant leurs deux corps. Des étincelles fusèrent du cocon, mettant le feu à tout ce qui se trouvait dans la pièce. Plusieurs Dezose, n’arrivant pas à fuir à temps, se transformèrent en torches vivantes. Le vèvè se mit à grossir, se fusionna au lambi avant d’exploser dans une sorte de feu d’artifice. Sept arcs-en-ciel y prirent naissance, sillonnant le ciel de Grand-Goâve pendant plusieurs heures.

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Suit un récit d’apocalypse qui montre comment le vèvè, incarné par le loa au moment ultime où ses forces doivent combattre celles du mal incarné par Kokobé s’anime, se transforme et prend peu au contact des corps. L’union intime du corps et de la mystique, de la géométrie et du sacré, du damier dessiné devenant de véritables mailles de feu qui emprisonnent le méchant, sont dignes des pages les plus folles de d’heroic fantasy ; et pourtant ce qu’on y lit mérite une plus grande attention que celle qu’on accorde généralement à ce type de littérature. En effet, ce passage montre comment la figure géométrique du vèvè acquiert une dimension sacrée, car elle permet non seulement de représenter et d’invoquer le loa, mais de le faire agir à travers cet espace délimité par les traits au sol dans le chmpa de la réalité humaine : comme la petite fille du Labyrinthe de Pan dessine des portes à la craie dans les murs qui lui ouvrent un univers onirique qu’elle ouvre et ferme elle-même par son tracé, les initiés tracent bien plus que des symboles : c’est comme s’ils étaient parvenus, par ces signes géométriques, à trouver la porte qui permet aux dieux d’entrer et de sortir selon le vœu des hommes eux-mêmes, ce que je trouve absolument fabuleux. La géométrie donnant aux hommes une maîtrise de l’espace et du temps, du moins grâce à la perception qu’ils s’en font ainsi, c’est très courant ; mais que ces figures géométriques soient aussi le lieu et le moyen de l’apparition du divin, qu’il suffit en somme d’effacer du sol à l’issue de l’invocation montre une fois de plus les liens profonds entre géométrie et magie, entre les symboles et le sacré.



[1] Baka : démons (je reprends volontairement le vocabulaire créole de Victor, qui donne beaucoup de plaisir à la lecture de son roman, comme les tournures syntaxiques créolisantes)

[2] Manbo : Prêtresse vaudoue

[3] Agwé ou Ayizan est un dieu vaudou (loa), en particulier celui de la mer

[4] René Depestre, le Mât de Cocagne

[5] Peristil : temple vaudou